Henri de Castries croit au progrès, à l'initiative privée et à l'Europe. Malgré le climat pesant de ce début d'année, ce sont autant de raisons d'espérer pour celui qui dirige le géant français de l'assurance AXA depuis quinze ans. Également président de l'Institut Montaigne et, depuis peu, administrateur du groupe HSBC, Henri de Castries ne mâche en revanche pas ses mots sur la situation française, gravement handicapée à ses yeux par l'absence de réformes.

LE FIGARO. - L'année 2015 a été marquée en France par les attentats. Sommes-nous entrés dans un nouveau monde, plus inquiétant, plus dangereux ?

Henri de CASTRIES.
- Ces événements révoltants sont le reflet de profonds bouleversements géostratégiques, sociaux, politiques, religieux, technologiques… Mais est-ce si nouveau ? Souvenons-nous de l'assassinat du président Sadi Carnot, de l'Europe d'avant la Première Guerre mondiale, de la guerre d'Algérie… La planète n'a jamais été un monde stabilisé et paisible pour une très longue période. Nous sommes aujourd'hui confrontés à un retour des conflits, sous la forme d'un terrorisme "hors sol" dont la résonance est, dans le monde moderne, immédiate et planétaire. Mais ce n'est pas une raison pour être tétanisé par la peur. C'est en revanche l'occasion de redécouvrir le bénéfice de la paix dont nos sociétés démocratiques européennes ne mesuraient peut-être plus la juste valeur.

Au-delà du terrorisme, nos sociétés semblent empreintes d'une forme de peur, d'un sentiment d'insécurité, créés justement par ces bouleversements multiples que vous évoquiez…


Notre époque est pleine de dangers, mais elle est aussi faite d'opportunités incroyables. J'aime à faire le parallèle avec la Renaissance, dont nous avons aujourd'hui une vision historique positive car cela a été un moment d'intense modernisation et de progrès social, mais n'oublions pas que ce fut aussi l'époque des guerres de religion. Aujourd'hui, rappelons quelques évidences: toute la population de la planète a accès gratuitement ou presque à des moyens de communication. C'était impensable il y a seulement vingt-cinq ans. L'écrit n'est plus, pour la première fois dans l'histoire moderne, la clef unique d'acquisition du savoir. L'accès à l'enseignement, mais aussi à l'énergie, à l'eau n'a jamais été autant possible. C'est une vue de sociétés apeurées, conservatrices et peu confiantes dans leur avenir de considérer que cet univers n'est peuplé que de menaces.

Bref, il est faux de penser que "c'était mieux avant" ?


Ah, la nostalgie de l'âge d'or! C'est vieux comme l'humanité ! Cessons de nous flageller et admirons l'inventivité qui existe aujourd'hui, dans nos sociétés, et en France. Elle n'est menaçante que pour ceux dont l'état d'esprit est celui de rentiers, assis sur leurs situations acquises. Mais elle est formidablement motivante pour ceux qui croient vraiment à notre devise républicaine, c'est-à-dire à la liberté des individus et à l'égalité des chances.

Le politique a sa part de responsabilité…


Le sentiment d'insécurité découle de fait d'un manque de leadership et de courage. Les opinions attendent, non pas qu'on les suive, mais qu'on les éclaire et qu'on les convainque. C'est cela la noblesse du politique. Retrouvons ce qui est le cœur de nos démocraties européennes, ancrées dans nos racines judéo-chrétiennes qu'il ne faut pas nier: la liberté individuelle dans le respect de l'autre. Posons-nous alors la question: quel prix sommes-nous prêts à mettre pour défendre ces valeurs ? Et parce que nous partageons ces valeurs fondamentales, je pense que le cadre de réponse pertinent est européen. Le patriotisme aujourd'hui est européen. Ce n'est pas l'addition du protectionnisme et de la xénophobie.

Mais l'Europe justement est en crise: crise de la zone euro, crise des réfugiés, votes populistes, tentations sécessionnistes…


La crise des réfugiés a été un marqueur de 2015. J'ai pour ma part un respect infini pour Angela Merkel qui a eu le courage de rappeler justement ces valeurs fondamentales de l'Europe et la nécessité pour y être fidèles d'accueillir ces réfugiés. Mais il est vrai que l'Europe est en crise. Ce qui n'est pas une surprise. Ne soyons pas étonnés d'un problème que nous avons soigneusement organisé. Les dysfonctionnements européens créés par l'élargissement trop rapide, la rédaction catastrophique du traité de Nice, l'abandon de l'agenda de Lisbonne… Trop longtemps, les pays d'Europe du Sud, France en tête, n'ont pas fait les réformes qu'ils devaient faire. Comment voulez-vous que l'on prenne au sérieux les règles d'un club que ses membres eux-mêmes ne respectent pas ? Nous avons eu une utilisation tactique de l'Europe, blâmée à des fins de politique intérieure de tous nos maux.

Mais il y a encore de l'espoir. La violence de la menace externe doit nous amener à resserrer les rangs européens. Les opinions y sont prêtes, pour peu qu'on articule une vision du monde et qu'on leur explique les enjeux. Que pèserait une France seule et revenue au franc ? Le même raisonnement vaut pour les autres pays européens. L'histoire nous a déjà montré à quoi aboutissait la balkanisation de l'Europe: la puissance dominante finit par tout balayer. L'Europe doit reprendre la main, avec trois priorités: la sécurité, l'éducation et la compétitivité.

Et en France, quels sont les défis ?


Lors de la COP21, le président de la République et son équipe ont su déplacer des montagnes et accomplir le tour de force d'amener le monde entier à signer un accord ambitieux sur le climat : c'est la France à son meilleur ! Mais quand il s'agit de nous-mêmes, nous semblons incapables d'accomplir ces réformes indispensables que tous nos partenaires ont mis ou sont en train de mettre en œuvre. Quel paradoxe ! Par manque de courage et de vision politiques, notre pays n'avance pas sur les chantiers du droit du travail, de la dépense publique, de la fiscalité, de la protection sociale, de l'éducation… et décroche par rapport aux nations les plus compétitives.

Les choses ne sont-elles pas tout de même en train de changer ? On attend des annonces contre le chômage et la réforme du droit du travail…


Il ne suffit pas aujourd'hui d'annoncer la réforme pour que le pays se modernise. Ni de mettre Emmanuel Macron en vitrine si ce sont les immobilistes qui sont en cuisine. On ne peut pas dire que l'on va réformer le droit du travail… et publier comme cela vient d'être fait ces décrets absurdes sur la pénibilité, au détriment de l'emploi en France. La même incohérence vaut concernant l'apprentissage: on nous annonce sa relance. Mais disons clairement que le désastre sur ce front est le produit de la réforme de 2013, décidée par dogmatisme !

Et j'attends de voir ce que donneront les négociations à venir sur l'indemnisation du chômage. Au nom de la préservation d'un "système solidaire", on finance l'indemnisation du chômage aux frais de la dette publique et donc des générations futures. Que l'État cesse de garantir la dette future de l'Unedic. Cette réforme permettrait d'économiser plus de 4 milliards d'euros par an et mettrait les partenaires sociaux, syndicats comme patronat, devant leurs responsabilités, avec de vrais débats sur les conditions d'acquisition des droits à l'indemnisation, la mise en place d'un système d'indemnisation dégressif, ou l'instauration réelle d'un écart entre rémunération nette du travail et revenus de l'aide sociale pour sortir de la situation actuelle qui ne valorise pas suffisamment la recherche d'un emploi.

Plus précisément, que faut-il faire contre le chômage, en particulier des jeunes ?


Depuis vingt-cinq ans, la concentration des aides sur les emplois à bas salaires et la surimposition fiscale et sociale des emplois qualifiés ont créé une économie d'emplois sous-qualifiés. La réponse à cette situation, ce n'est ni le smic jeune, ni, surtout, les emplois aidés dans le secteur non marchand qui ont fait la preuve de leur inefficacité, mais la prise en charge dégressive du premier emploi donné à un jeune non qualifié dans le secteur marchand.

Et en matière fiscale ?


Le premier sujet, c'est celui de la dépense publique. Pour baisser les impôts, il faut d'abord baisser les dépenses. On nous dit que l'on fait des efforts d'économies, mais je constate que l'État continue de dépenser plus, année après année. La responsabilité du politique, c'est aussi de mettre fin à ce qui devient du harcèlement fiscal. D'abord dans la production législative, devenue folle au point de justifier un degré de censure incroyablement élevé par le Conseil constitutionnel. Ensuite dans la mise en œuvre. Le politique a déjà abdiqué des pans entiers de sa responsabilité transférés à des autorités administratives indépendantes. Et s'agissant de contrôle fiscal, un ministre qui renonce a priori à contrôler l'opportunité des décisions des bureaux en matière d'impôt sur le revenu ou sur les sociétés manque gravement à l'une de ses responsabilités essentielles qui est celle du contrôle démocratique sur les décisions d'une administration qui n'est en rien une juridiction.

La France est-elle prête pour les réformes profondes que vous souhaitez ?


Oui ! Cessons de ne pas faire sous prétexte que ce serait impossible. Necker constatait en 1786 ce "trait commun des hommes médiocres qui est de donner des airs insurmontables à tout ce qui les dépasse". La France est peut-être le pays du principe de précaution, mais il est aussi celui de Pasteur, c'est-à-dire du Progrès ! L'opinion évolue et, sur le terrain, les choses changent. Uber a bousculé avec autant d'aplomb que de facilité le monopole des taxis auquel personne n'avait osé toucher depuis sans doute la bataille de la Marne…

Faute de réformes, quels risques la France court-elle ?


Celui de passer à côté de la reprise, qui chez nous ne tient aujourd'hui malheureusement qu'à la consommation, pas à l'investissement. Avec le niveau actuel des taux d'intérêt, la baisse de l'euro et le prix du pétrole, nous devrions avoir au moins 3 % de croissance en 2016 ! Nous ne les aurons pas. Ce que je redoute, c'est que nous ne profitions pas de la fenêtre d'opportunité que nous procure cette conjoncture et que le chômage hors emplois artificiels ne régresse pas. Faute de réorganisation de l'État et de réduction de la dépense publique, la France fera face à de très graves problèmes quand le prix du brut et surtout les taux d'intérêt remonteront. Nous ne pouvons pas compter indéfiniment sur la politique ultra-complaisante de la Banque centrale européenne, qui soutient un patient qui reste anémié.

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