Nous avons célébré ce dimanche le 54ème anniversaire du Traité de l’Élysée signé le 22 janvier 1963, marquant la réconciliation de la France et de l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale. Nos deux pays sont actuellement en désaccord sur de nombreux sujets, pensez-vous que la jeunesse ait un rôle à jouer pour faire converger nos politiques ?

Certains peuvent parfois s’interroger sur l’intérêt de fêter l’anniversaire du Traité de l’Élysée. Les commémorations ont un sens lorsqu’elles servent à lancer de nouvelles idées ou concrétiser des initiatives – par exemple, il y a quelques années, la création du programme Voltaire (programme de mobilité scolaire) ou le manuel d’histoire franco-allemand qui a inspiré des initiatives similaires entre l’Allemagne et la Pologne ou entre l’Albanie et la Serbie. L’an dernier, les deux gouvernements se sont également engagés à travailler ensemble dans le cadre d’un Haut conseil franco-allemand à l’intégration qui reste à mettre en place.

Par ailleurs, un  jubilé permet de se remémorer les fondamentaux. Quel est le message du Traité de l’Élysée ? Il dit principalement que la France et l’Allemagne doivent se consulter le plus souvent possible et agir de concert sur des sujets politiques, économiques, sociétaux et éducatifs – et ce, en toute circonstance, quelle que soit la couleur politique de leur gouvernement. Je ne suis pas certaine qu’aujourd’hui le Traité soit appliqué à la lettre... C’est pourquoi, il est toujours utile de le célébrer, afin de rappeler chacun à ses responsabilités.

Dans la société civile, le lien franco-allemand est particulièrement vivant. C’est un fait que l’on rappelle assez peu, alors qu’il est l’ADN même de cette coopération, composée à la fois d’un tandem politique mais aussi d’échanges, déclinés à tous les niveaux des administrations et de la société civile, auxquels s’ajoute une forte imbrication économique.

Néanmoins, une nouvelle réalité pourrait aujourd’hui éloigner durablement nos deux sociétés. Il s’agit de la différence de niveau d’implication dans l’accueil des migrants fuyant la guerre ou la répression. Les Allemands ne comprennent pas toujours que les Français soient réservés sur cette question et il semblerait que les Français regrettent que les Allemands ne comprennent pas leur réaction. A cet égard, par-delà la question quantitative du nombre de personnes accueillies ou devant être accueillies, la France et l’Allemagne pourraient proposer aux enfants et aux jeunes migrants s’établissant sur leur territoire un contact immédiat avec l’idée européenne. Cette idée s’est en effet constituée autour de la paix, grâce à la réconciliation franco-allemande. Ne serait-ce pas là un beau transfert culturel qui donnerait un sens à l’histoire franco-allemande tout en faisant œuvre d’intégration ?

Dans le contexte européen la France et l’Allemagne ont un devoir historique. Leurs liens représentent un atout exceptionnel dont les deux pays doivent s’emparer davantage. Partant généralement de positions opposées sur de nombreuses questions qui, le plus souvent, reflètent  les divergences existant au sein des autres États (pour schématiser, les États du Nord et ceux du Sud), le compromis auquel ils parviennent est quasiment toujours acceptable par les autres – sauf bien sûr s’ il est imposé de manière hégémonique !  Il faut donc enclencher ou réenclencher cette dynamique, indépendamment d’ailleurs des échéances électorales. Car le temps presse ! Si nous voulons être plus forts dans la mondialisation ou face à un interlocuteur américain qui semble imprévisible, nous devons nous unir davantage. Qu’est-ce qui nous empêche de dire et faire ensemble Europe first ?

La sortie programmée du Royaume-Uni de l'Union européenne est un choc pour la construction européenne. La mobilité de la jeunesse au sein de l'UE est un des moteurs de la création d'un sentiment d'appartenance européen. Quels sont les moyens efficaces qui pourraient nous permettre de redonner le goût de l’Europe ?

Nous constatons une défiance ou une désillusion face au projet européen dans de nombreux pans de la population. Cela provient souvent d’une méconnaissance de ses apports positifs.

L’Europe est insuffisamment active pour créer un réel espace commun. Il reste trop de contraintes pesant sur la mobilité des salariés - même entre la France et l’Allemagne, entretenant pourtant un réseau institutionnel très dense. A ce titre, pourquoi est-il si compliqué de faire converger nos systèmes de retraites, d’impôts, d’immatriculation des véhicules et même de droits télévisuels (la géolocalisation nous empêche de regarder les télévisions européennes) ? Nous avons tant à y gagner !

Concernant la mobilité transfrontalière et européenne des jeunes, il est urgent d’y consacrer plus de moyens afin de permettre à tous les publics d’y accéder, en priorité ceux dont les familles ne peuvent apporter de contribution financière. Par ailleurs, les systèmes de formations professionnelles tout comme l’organisation de l’enseignement dans le second degré devraient être harmonisés – dans l’esprit de la réforme LMD (même si elle reste à parfaire) – afin de faciliter la mobilité des jeunes publics non étudiants au sein des pays d’Europe.

Un deuxième aspect concerne la formation des "acteurs de jeunesse", c’est-à-dire tous les professionnels qui sont en contact avec les jeunes : enseignants, animateurs, travailleurs sociaux, mais aussi directeurs de structures ou d’établissements scolaires. Ils doivent être mieux formés à l’organisation de projets européens et être en capacité de les promouvoir auprès des jeunes et de leur famille. Cela suppose qu’ils aient eux-mêmes fait l’expérience de la mobilité. On constate en effet que ce sont ceux qui l’ont vécue qui en sont les meilleurs ambassadeurs. Enfin, il faut simplifier l’ensemble des procédures administratives.

La mobilité est parfois considérée avec méfiance, comme du brain drain (fuite des cerveaux).. Nous valorisons trop peu ses effets positifs : augmentations des compétences linguistiques, capacité à gérer la complexité, gain de confiance en soi qui engendre souvent davantage de tolérance, sentiment d’appartenance, etc.

Renforcer toutes les expériences d’apprentissage interculturel en Europe est sans aucun doute la plus belle manière de générer un sentiment d’appartenance européen et une connaissance approfondie des réalités de notre espace commun. Y-a-t-il une meilleure stratégie face au populisme anti-européen et au repli sur soi ?

Pour aller plus loin

Erasmus, FreeInterRail, service civique : les voyages forment la jeunesse (européenne)

Construire le projet européen : comment, quand et avec qui ?