Quelle résonance historique faire de cette actualité ?
 
L’Amérique n’est pas seulement le pays de la Statue de la Liberté, du Melting Pot. C’est aussi le pays, qui, à des moments clés et relativement récents de son histoire, a pu exprimer des positions racistes et xénophobes, et même historiquement antisémites. Le slogan que reprend Donald Trump est d’autant plus choquant qu’il est celui exprimé par les fascistes, les pro-nazis et les isolationnistes américains les plus extrêmes, dans la période qui précède la Seconde Guerre mondiale. Charles Lindbergh, le héros de l’Atlantique, était aussi la figure la plus grise de cette histoire américaine.
 
Le pire pour l’Amérique, ce n’est pas que Trump représente une dérive qui n’a jamais eu lieu dans l’histoire de son pays, c’est qu’il rappelle en réalité aux Américains des souvenirs amers. Il a fallu Franklin D. Roosevelt – et ses émissions de radio au coin du feu ! – pour convaincre son peuple, de 1938 à 1941, de rejoindre l’Europe dans la guerre. Cela n’allait pas de soi à l’époque, au moment où l’idée d’"America first" était très puissante.
 
Mentionnons également les émeutes anti-italiennes au lendemain de la Première Guerre mondiale… à un moment de l’histoire où l’isolationnisme réduisait à néant les efforts du président Thomas Woodrow Wilson de créer derrière la société des nations, un nouvel ordre international.
 
Pourquoi, selon vous, les décrets de Donald Trump sur l’immigration ont-ils créé tant d’émotions dans le pays ?
 
Le choc vient d’abord de la brutalité, de l’improvisation et du caractère spectaculaire de la mesure du président : on voit des personnes refoulées et empêchées de rejoindre le territoire américain alors même qu’elles ont des visas pour le faire. Certains questionnent la légalité d’une telle décision. C’est le cas de Sally Yates, ministre par intérim de la justice, renvoyée pour cela par Donald Trump ce lundi 30 janvier.
 
La deuxième raison est la dimension religieuse – qui est inacceptable. Certains commentateurs l’ont déjà dit, l’Amérique de Trump pourrait se traduire par ce slogan : America first and Muslims last – l’Amérique d’abord et les musulmans en dernier. Rappelons en effet les 7 pays concernés par ce décret de 90 jours : l’Iran, l’Irak, la Libye, la Somalie, le Soudan, la Syrie et le Yémen.
 
La troisième raison est la sélection qui est faite entre les musulmans selon des critères injustifiables, ou qui ont comme seule justification le commerce. Sont favorisés les accords qui existent avec certains pays, comme l’Arabie Saoudite, qui vont dans le sens des entreprises américaines. Un tel positionnement suscite forcément beaucoup de réactions négatives au sein du pays mais aussi dans le monde entier.

Quelles vont être les conséquences géopolitiques immédiates ?

 
La conséquence est que l’Amérique n’est plus celle des valeurs universelles, ni le champion de la démocratie et des droits de l’Homme. Le monde occidental explose devant cette réalité. La chancelière allemande Angela Merkel, sans doute la personne la plus puissante aujourd’hui au niveau européen, se dresse directement contre les positions de Donald Trump. Elle le fait d’ailleurs avec Barack Obama ; le problème est que ce dernier n’est plus au pouvoir.
 
La révolution est copernicienne : toutes les catégories et les étiquettes que nous pouvions avoir en tête pour l’Amérique – pilier de stabilité, leader du soft power et de diversité raciale et culturelle – sont réévaluées… À un moment où les régimes autoritaires sont à la fois plus ambitieux dans leurs revendications (la Russie de Vladimir Poutine) et plus surs d’eux-mêmes dans leur essence (la Chine de Xi Jinping), l’Amérique ne peut plus se permettre de faire des leçons de morale démocratique.
 
Au sein même de la société américaine, il est possible que nous assistions rapidement à une rupture, avec un peuple profondément divisé sur l’essentiel. Les désaccords ne pourraient être plus profonds. Ce qui est en cause à travers le sort réservé aux réfugiés musulmans, c’est finalement l’identité même de l’Amérique.
 
Ce décret sur les réfugiés, dans toute sa brutalité, doit servir de révélateur à tous ceux qui ont voulu se réfugier derrière des vœux pieux et des analyses faussement rassurantes sur le nouveau président américain.


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