Joachim Gauck quitte ses fonctions de Président de la République fédérale pour laisser la place à l’actuel ministre des affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier. Quel bilan peut-on tirer de son mandat ?

Joachim Gauck restera incontestablement, avec Theodor Heuss, Richard von Weizsäcker et Roman Herzog, l’un des plus éminents présidents de la République fédérale. Moins dans  l’exercice de ses prérogatives institutionnelles, dont il n’eut guère à faire usage, que par son autorité intellectuelle et morale et par la force de son discours de chef d’État. Artisan du tournant démocratique de l’ancienne RDA et médiateur convaincant de la réunification citoyenne des Allemands, personnalité indépendante et progressiste, le Président Gauck a symbolisé au sommet de l’État la continuité et la cohésion de l’Allemagne unie. Il a également su témoigner avec une conviction authentique et sans emphase, empreinte la fois de fierté et d’exigence, de la vitalité démocratique de la  République fédérale et de la vocation pacifique et créatrice de l’Union européenne. Par les actes publics qui ont jalonné son mandat, il a rempli cette mission tant auprès de ses compatriotes qu’en Europe et dans le reste du monde.

C’est à l’issue d’un processus de réflexion personnelle construite en début de mandat que Joachim Gauck s’est ainsi délibérément attaché à incarner, dans la dignité et la limpidité du discours, la force tranquille et rassurante d’un patriotisme démocratique pleinement assumé. Il  aura déployé au service de cette démarche éclairante un incomparable talent.

L’élection d’ores et déjà considérée comme acquise de Frank-Walter Steinmeier (SPD), ancien responsable de la chancellerie fédérale sous Gerhard Schröder et, jusque récemment, ministre fédéral des Affaires étrangères auprès d’Angela Merkel, devrait marquer le retour à une présidence plus conventionnelle. Elle sera vraisemblablement davantage tournée, en cette période troublée, vers les questions internationales et européennes et soucieuse de faire valoir la vocation médiatrice de l’Allemagne. Il est à noter que Frank-Walter Steinmeier, francophile convaincu, porte une attention toute particulière aux relations franco-allemandes.

Bien que l'actuelle Chancelière reste la candidate favorite, les prochaines élections fédérales auront certainement un impact non négligeable sur la composition du parlement. Doit-on s'attendre à une nouvelle coalition ? Cela aura-t-il un impact sur la politique européenne menée par l'Allemagne?

La Chancelière a rencontré de sérieuses difficultés et perdu en crédibilité au cours de la  seconde partie de son troisième mandat, principalement à la suite de sa décision de l’été 2015 d’accueillir largement les réfugiés en provenance du Proche-Orient. Elle a dû faire face aux tensions que ce choix a suscitées au sein de sa famille politique, en particulier avec la branche bavaroise de la CSU, d’une part, ainsi qu’à la montée du mouvement populiste de l’AfD qui a largement mordu sur l’électorat chrétien démocrate, d’autre part. Sa popularité est en net recul, au moment où celle de Martin Schulz, qui vient d’être désigné officiellement comme candidat du SPD à la Chancellerie, fait un bond spectaculaire, le mettant potentiellement en passe de faire jeu égal avec Angela Merkel. La Chancelière voit donc sa suprématie ébranlée et son renouvellement pour un quatrième mandat, s’il demeure probable, est devenu incertain.

En tout état de cause, si la remontée du SPD se confirme, elle aura pour corollaire le tassement relatif des partis de moindre importance. Le maintien d’une grande coalition avec un rééquilibrage au profit du SPD reste donc le scénario le plus vraisemblable. Que ce soit sur le plan économique et social interne ou sur le plan européen, ceci pourrait infléchir la politique gouvernementale en faveur de la promotion d’investissements d’avenir susceptibles de stimuler la croissance. Cette hypothèse reste néanmoins conjecturale au regard de l’évolution pour l’instant très incertaine de l’environnement économique international. Elle ne saurait en aucun cas justifier un quelconque attentisme présidentiel dans les ajustements structurels qui s’imposeront dans l’Hexagone...

Quel regard porte-t-on outre-Rhin sur la prochaine élection présidentielle en France ? Quels sont les attentes et les craintes de la classe politique et de l'opinion publique à cet égard ?

Les épisodes actuels pour le moins mouvementés de la campagne présidentielle française sont pour l’instant totalement éclipsés par le séisme que représente pour les responsables économiques et politiques allemands l’offensive protectionniste de Donald Trump. L’inquiétude se focalise en outre sur l’incertitude majeure autour des élections hollandaises du 15 mars. Et pour cause : l’hypothèse probable d’une sortie des Pays-Bas de la zone Euro en cas de victoire des populistes constitue une menace économique directe.

Bien que l’élection présidentielle française passe momentanément au second rang des préoccupations en Allemagne, les perspectives actuelles demeurent illisibles et incertaines et font l’objet d’un attentisme perplexe. Le scénario le plus redouté reste plus que jamais celui d’une victoire du Front national sur les décombres de l’incapacité des partis "établis"  à offrir aux Français une perspective de changement crédible. Ce scénario est en Allemagne non seulement de triste mémoire mais constitue également la perspective aujourd’hui inacceptable de la déstabilisation de l’Euro et de la déconstruction de l’Europe. Reste l’espoir confiant que les Français, en dépit de leur imprévisibilité chronique, sauront en fin de compte faire prévaloir, face au danger, un choix de raison.

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