Au musée d'Art moderne de New York (le MoMA), la résistance à Donald Trump s'organise, avec discrétion et élégance. Des oeuvres, signées d'artistes venus des sept pays musulmans visés par le décret migratoire du nouveau président, sont exposées désormais entre les Matisse et les Picasso. Le théâtre n'est pas en reste. Ecrite dans l'urgence et la colère, en à peine une semaine, la dernière pièce de Robert Schenkkan, "Building the Wall" ("Construire le mur"), sera bientôt présentée de Los Angeles à Denver en passant par Santa Fe.

Pendant que le monde culturel résiste à sa manière, les élites traditionnelles s'interrogent et se livrent à un exercice - qui mérite d'autant plus d'être souligné qu'il est rare - d'autocritique. Elles se demandent comment elles ont pu être à ce point déconnectées de la réalité pour ne pas voir venir le phénomène Trump et, avant lui en Europe, la victoire du Brexit.

Il y a quelques jours, lors d'une réunion discrète à New York entre Américains et Européens, organisée autour du "vieux sage" de la diplomatie mondiale Henry Kissinger, il émanait comme un parfum de mélancolie, sinon de fin d'un monde. Un monde que certains des participants avaient contribué à bâtir. Des deux côtés, on ressentait la même inquiétude, sinon le même sentiment d'impuissance, avec une particularité importante cependant : chacun semblait s'inquiéter davantage du sort de l'autre. L'éventuelle victoire de Marine Le Pen en France n'allait-elle pas signifier la fin de l'Europe, se demandaient les Américains ? Pour les Européens, l'élection de Donald Trump ne signifiait-elle pas déjà la fin de l'Occident ?

Du côté américain, on était bien conscient de l'impact catastrophique de l'élection de Trump sur l'image des États-Unis dans le monde, mais certains cherchaient à se rassurer. "Le nouveau président a beau être impulsif et imprévisible, il n'est pas un idéologue. Ce qui l'obsède, c'est le succès. Doté d'un ego surdimensionné, persuadé de son charme et de ses talents uniques de négociateur, il fera tout pour réussir même si cela suppose quelques compromis." Soit, mais Trump sait, sent aussi, que pour le moment au moins, il représente plus fidèlement les positions de la majorité des électeurs du Parti républicain que ne le fait le parti lui-même. C'est sans doute pour cette raison que le président Trump, depuis qu'il est à la Maison-Blanche, demeure fidèle à ce qu'était le candidat Trump. Il semble dire aux caciques du Parti républicain : "Je ne vous dois rien, j'ai été élu en dépit de vous. Je tiens directement ma légitimité du peuple. Et plus « l'autre Amérique » manifeste contre moi, plus je suis populaire dans mon camp. Pourquoi voulez-vous que je cherche à réunir les Américains entre eux, c'est leur division même qui constitue le ressort secret de ma présidence ?" Sur ce point comme sur beaucoup d'autres, la démarche adoptée par Emmanuel Macron en France est à l'exact opposé de celle de Trump.

Mais cette absolue fidélité du président au candidat, si elle peut-être un plus politique à court terme, a aussi un coût. Si l'office de la présidence n'a pas transformé Trump, sa direction des affaires semble aujourd'hui pour le moins confuse, sur le plan tant intérieur et, c'est plus grave encore, qu'international. On ne gère pas un pays comme on le ferait d'une entreprise. Et ce n'est pas la personnalité de Steve Bannon, son principal conseiller, décrit parfois comme le "Raspoutine" de Trump, qui va contribuer à rassurer le monde. Bannon est, lui, un idéologue avec un programme qui le placerait presque à la "droite de Gengis Khan".

En matière de politique étrangère en particulier, les contradictions abondent. A la fin des années 1950, en pleine guerre froide, l'ambition du jeune Henry Kissinger était de transmettre à la diplomatie américaine un peu de cette sophistication qui avait fait selon lui la grandeur de l'Europe. Mais comment s'inspirer des leçons de Bismarck ou de Metternich quand votre élève s'appelle Donald Trump, autrement dit comment vendre des concepts sophistiqués à quelqu'un qui, c'est le moins que l'on puisse dire, ne l'est pas et se vante de ne pas l'être ?

Vouloir se rapprocher de la Russie est une chose, espérer qu'il sera possible, ce faisant, de l'éloigner de l'Iran, en est une autre. Comment croire un seul instant que, pour les beaux yeux de Washington, Moscou se privera du soutien objectif précieux de Téhéran ? De la même manière, si l'on considère que la principale menace à court terme est la folie nucléaire de la Corée du Nord - près d'avoir des missiles à longue portée capables d'atteindre le territoire américain -, il faut repenser sa politique à l'égard de la Chine. Washington a plus que jamais besoin de la bonne volonté de Pékin sur ce dossier brûlant et ne peut se permettre de déclencher une guerre commerciale avec la Chine. Revenir au principe de la Chine unique comme vient de le faire Donald Trump ne suffira pas à rassurer les Chinois.

Le pays, qui constitue toujours la première puissance mondiale, ne pourra continuer de pratiquer une "politique étrangère populiste", dont le principal objectif est de faire plaisir à son propre camp, dans l'opinion publique américaine. Continuer sur cette voie serait un dangereux contresens historique. On peut certes se rassurer en évoquant les noms du nouveau secrétaire à la Défense, James Mattis, et plus encore peut-être celui de Rex Tillerson, le nouveau secrétaire d’État, qui semblent eux rationnels et expérimentés. Mais le pouvoir est à la Maison-Blanche. En ce début de Présidence Trump, il faut espérer que la société civile, de la Silicon Valley au monde culturel et artistique, constituera la meilleure protection, face aux dérives du pouvoir : à coté et au delà du pouvoir de blocage des juges. L'histoire ne fait que commencer.

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