Comme Wolfgang Ischinger, diriez-vous que "la situation sur la scène internationale n'a jamais été aussi pleine d'incertitudes depuis des décennies" ?

Le monde du XXIème siècle est très différent de celui des années 1930, mais il comporte des sources d’instabilité et des dangers qui présentent des traits communs : la déflation, la déstabilisation des classes moyennes des pays développés, la montée des populismes, le renouveau des risques stratégiques. Après la dissipation des illusions sur l’avènement de la démocratie de marché au lendemain de la chute de l’Union soviétique, les nations libres sont confrontées à une situation extrêmement dangereuse, qui explique le profond pessimisme des débats de la conférence sur la sécurité de Munich. D’un côté, le changement de nature et d’intensité des risques stratégiques qui émanent du terrorisme islamique, des démocratures chinoise, russe et turque, du développement des attaques cybernétiques sur les entreprises, les institutions et le débat public. De l’autre, la fragilisation du cœur du monde libre par le Brexit, qui crée une menace de désintégration de l’Union européenne, et surtout par l’élection de Donald Trump. La première et la plus désagréable conclusion de la conférence de Munich, c’est que les États-Unis n’apparaissent plus comme une solution mais bien comme une grande partie du problème. Ils ne réassurent plus la sécurité des démocraties, ils confortent leur déstabilisation par les forces populistes et leur désunion. Ils s’affirment moins comme une puissance indispensable que comme une nation dangereuse

Après les déclarations de Donald Trump sur l'OTAN, que retenir de la présence de Mike Pence à la conférence de Munich ?

La présence de Mike Pence avait pour objectif de rassurer les Européens et de fournir un antidote aux prises de position de Donald Trump, qui avait déclaré l’OTAN obsolète. Loin de convaincre, il a renforcé les inquiétudes. Dans la forme, il est resté enfermé dans des éléments de langage et n’est jamais entré dans les débats, ce qui souligne son absence de marge de manœuvre en même temps que le chaos et l’irrationalité paraissent être la marque de fabrique de la nouvelle administration. Sur le fond, les orientations affichées pour l’OTAN se limitent à la pression mise sur les Européens afin qu’ils portent leur budget de défense à 2 % du PIB – ce qui est légitime – mais le réarmement au sein de l’OTAN n’a de sens que s’il est adossé à la crédibilité de l’Alliance atlantique. Enfin, au-delà de l’OTAN, Mike Pence n’a rien dévoilé des objectifs et des priorités de la nouvelle administration vis-à-vis de la Russie, de la Turquie, du Moyen-Orient ou de l’Afrique, d’où proviennent pourtant la plupart des menaces qui pèsent sur l’Europe.

Comment lire les déclarations de Sergei Lavrov qui prône un Ordre mondial post-occidental ?

La déstabilisation des démocraties par les forces populistes fait le jeu des démocratures, qui se présentent désormais en alternative crédible à l’Occident. La revendication de Sergei Lavrov d’un ordre mondial post-occidental a été vigoureusement soutenue par les représentants de la Chine et de la Turquie. Il est grand temps pour les citoyens et les dirigeants des démocraties, notamment en Europe, de prendre au sérieux ces déclarations. Les démocratures n’ont pas pour premier ennemi le fanatisme religieux mais la liberté. 

La conférence de la sécurité de Munich de 2017 n’est pas sans faire écho à celle, tragique, de 1938. Elle sonne comme un ultime appel des démocraties à l’action et à la raison. Après le Brexit qui l’a amputée du tiers de son potentiel militaire, après l’élection de Donald Trump qui fragilise l’OTAN, l’Europe doit impérativement réarmer. Elle est en effet devenue un théâtre d’opérations privilégié pour les djihadistes et il ne fait aucun doute qu’elle sera testée par la Russie de Vladimir Poutine et par la Turquie de Recep Erdogan. Soixante ans après le traité de Rome, l’urgence commande de relancer l’intégration européenne autour d’une Union pour la sécurité, dont les missions seraient la lutte contre le terrorisme islamique, la protection des infrastructures vitales et plus encore la reprise du contrôle des frontières extérieurs du continent, plébiscitée par les citoyens.

La France doit accompagner ce mouvement en se dotant d’une stratégie globale de sécurité et en portant son effort pour la sécurité intérieure et extérieure à 3 % du PIB. La conférence de Munich a souligné que notre pays se trouve désormais en première ligne. Au plan stratégique car, après le Brexit, il demeure le seul pays européen à disposer d’un siège de membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU, à mettre en œuvre la dissuasion nucléaire, à pouvoir projeter des forces et entrer en premier sur un théâtre d’opérations complexe. Au plan politique surtout, parce que très nombreux sont ceux qui attendent que notre pays soit le prochain domino à tomber entre les mains des populistes. La France a aujourd’hui une responsabilité historique. Elle peut redevenir une nation clé pour la défense de la liberté en faisant barrage aux démagogues, aujourd’hui activement soutenus par les démocratures.