Quelle place occupe la politique étrangère dans la campagne présidentielle ?

Traditionnellement, la politique étrangère joue un rôle très faible dans la campagne présidentielle. Cela a bien été le cas cette fois-ci également, mais l’aggravation de la crise syrienne a changé la donne. Elle a introduit une dimension émotionnelle immédiate dans le jeu, 15 jours avant le premier tour de l’élection présidentielle.

On peut penser en effet qu’à partir de ce qui s’est passé, la gestion du dossier syrien va jouer un rôle important dans la campagne. Il restait comme une sorte de regret de ne pas être intervenu en 2013 après que le régime de Bachar el-Assad ait franchi la "ligne rouge" mentionnée par le président Obama en utilisant des armes chimiques contre sa population. Le fait que nous soyons face aux mêmes circonstances tragiques, avec des images d’enfants morts gazés, crée un contexte réellement nouveau.

Cette fois-ci, on ne peut pas estimer que la politique étrangère ne jouera pas de rôle car, sur la question syrienne, il y a des sensibilités très différentes entre les candidats.

Quelles sont les principales lignes de fractures entre les candidats concernant la situation en Syrie ? La division est-elle identitaire ?

Il y a deux camps clairs. Derrière Emmanuel Macron et Benoît Hamon, il a ceux qui soutiennent que la menace prioritaire est bien Daesh mais que nous ne pouvons pas rester passifs face aux atrocités commises très probablement par le régime de Bachar el-Assad. Dans ce contexte, nous ne pouvons pas souhaiter une négociation avec la Russie sur la Syrie comme si rien ne se passait.

De l’autre côté, il y a ceux qui, comme Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, soutiennent clairement l’idée que la priorité est de négocier avec la Russie de Vladimir Poutine sur ces questions. Si le président russe considère que le régime est incontournable, il faudra négocier avec lui.

François Fillon se situe quant à lui sur une ligne intermédiaire. Il prend ses distances avec la Russie et le régime de Bachar el-Assad. Au fond, l’histoire émotionnelle récente n’a pas été dans sa direction mais plutôt dans celle de ceux qui regrettaient toujours de ne pas avoir eu la possibilité d’intervenir en 2013. La question syrienne recouvre en réalité des lignes de fractures plus profondes qui traduisent des préférences sur le plan international.

Pour Emmanuel Macron, on ne peut pas unilatéralement, sans consultation avec Berlin, lever les sanctions à l’encontre de la Russie comme semblait le proposer François Fillon et comme le déclarait très clairement Marine Le Pen. Pour lui, c’est à l’Europe de prendre une position commune sur la Russie et de trouver le ton juste sur la crise syrienne. Pour Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, il s’agit de donner ce rôle à la France et on retrouve ainsi des clivages très classiques. Jean-Luc Mélenchon est idéologiquement l’héritier du parti communiste des années 1940 et 1950 : son ennemi principal est le capitalisme américain ; on oserait presque dire que son allié principal est la Russie, héritière de l’URSS. Marine Le Pen n’est pas très loin de cette position, même si elle a songé un moment à se rapprocher de la ligne de l’Amérique de Trump.

Ainsi, au fond, la vraie division est bien identitaire. Il y a ceux qui sont pour la poursuite de la mondialisation, même s’il s’agit de la rendre plus humaine, et ceux qui y sont opposés. Les premiers sont pour l’Europe ; les seconds contre l’Europe. Les premiers voient la nécessité de s’ouvrir à l’autre et sont dans les identités multiples. Les autres mettent l’accent sur une définition négative de la culture : “ce que je suis m’oppose à l’autre”, “je ne suis plus moi-même parce que les autres sont chez moi”. Les discours des deux favoris au deuxième tour sont antithétiques sur ce point. Et ce discours porte en réalité sur une question plus globale, qui influe et façonne le programme des candidats : quelle est l’identité de la France ? Comment notre pays doit-il se positionner entre les États-Unis et la Russie ? Quel est notre allié principal ?

Pour Marine Le Pen, la réponse est la Russie. Pour Benoît Hamon, Emmanuel Macron et François Fillon, c’est l’Allemagne. A partir de là, les positions sur les Etats-Unis sont nécessairement différentes. Si l’Amérique veut se rapprocher de Vladimir Poutine, Marine Le Pen suivra cette position. Si l’Amérique s’éloigne pour revenir à une position classique cela rapprochera Benoît Hamon, Emmanuel Macron et dans une certaine mesure, François Fillon, du président Trump.

À la lumière des événements de la semaine dernière en Syrie, quel sera le rôle de l’Europe, et donc du prochain président de la République ?

On peut penser que le président Trump a appelé individuellement tous les membres du Conseil de sécurité de l’ONU et qu’il n’a par conséquent pas appelé l’Allemagne. La réponse de François Hollande, qui a été de se tourner vers Berlin afin de définir une réponse commune, a donc été la bonne. L’histoire pousse l’Europe à s’unir mais ce qui s’est passé est plus complexe car dans les semaines qui ont précédées les événements de la nuit de jeudi à vendredi, l’argument pro-européen était de dire non seulement nous étions en première ligne, mais que nous ne pouvions plus compter sur les États-Unis. L’Amérique n’étant plus ce qu’elle était, nous avons pensé un moment que l’Europe devait devenir un substitut aux Etats-Unis. Depuis les événements de la semaine dernière, on revient à une distinction différente qui consiste à dire que l’Europe doit être un complément à l’Amérique puisque cette dernière a pris les devants. Une nuance significative est intervenue depuis que Donald Trump a fait ce que Barack Obama aurait dû faire en 2013.

Après les attentats terroristes, le Brexit, l’élection de Donald Trump et la montée des ambitions russes, il aurait été anormal que la politique étrangère n’apparaisse pas dans la campagne.

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