Le modèle du CFCM tel qu’il a été établi au début des années 2000 est à bout de souffle. Les candidats à l’élection présidentielle ont-ils, à vos yeux, une ambition suffisante à ce sujet ?

Le modèle est à bout de souffle car il est fondé sur l’idée que les musulmans sont des étrangers. Fonder leur organisation sur des fédérations de mosquées et des mosquées financées par des pays étrangers pourrait avoir un sens si c’était encore le cas. Le problème, c’est que cela fait longtemps que les musulmans sont en majorité français. Aujourd’hui, les trois quarts d’entre eux sont Français et la moitié est née en France. Croire que l’organisation représentative des musulmans de France peut continuer à être l’émanation de puissances étrangères avec lesquelles les relations sont complexes (Algérie, Maroc et Turquie) est une erreur majeure.

Les candidats à la présidentielle sont très discrets sur le sujet. À part Emmanuel Macron qui propose une organisation totalement décentralisée, personne n’aborde à ma connaissance le détail de l’organisation de l’islam de France. C’est dommage car il y a quelque chose d’intéressant à faire avec le Conseil français du culte musulman (CFCM) qui doit demeurer car il représente quelque chose mais qui doit être remis à sa juste place. Le CFCM représente les grandes mosquées, pas les musulmans. A ce titre, il a son mot à dire dans l’organisation de l’islam mais dans un rôle minoritaire.
 
La France de 2017 est de plus en plus traversée par des débats communautaristes et même identitaires. Les candidats en ont-ils suffisamment pris la mesure ? Que proposent-ils ?

Le débat identitaire structure la campagne mais moins qu’on aurait pu le croire… ou le craindre. Marine Le Pen essaye de faire croire qu’elle est dans le camp des patriotes et que la préférence nationale n’est rien d’autre que du patriotisme. Tout le monde a compris que son approche était plus nationaliste que patriotique tant son discours n’est en rien fidèle à la longue histoire du brassage de population à la française. Elle joue sur la peur de l’islam, à un moment où paradoxalement, le niveau de tolérance pour l’islam a augmenté, malgré les attentats. François Fillon se pose en héritier de la France éternelle, longue et immuable alors qu’Emmanuel Macron bouscule les lignes en affirmant qu’il "n’y a pas de culture française". Que signifie cette assertion ? Que la France est faite du métissage de cultures diverses, rendues miscibles par la puissance centrifuge de la langue et de l’héritage.

Malgré les apparences, je crois que ce débat sur l’identité s’est apaisé, peut-être parce que le thème est déjà usé.
 
L’islam en France a des relations anciennes avec les pays d’origine des musulmans français. C’est donc aussi un problème de politique étrangère. Les candidats vous donnent-ils le sentiment d’avoir suffisamment instruit et pensé cette dimension ?

Tout l’enjeu est précisément de casser progressivement l’influence des pays d’origine qui s’immiscent dans l’organisation au nom de leurs droits imprescriptibles sur leur population d’origine (Recep Tayeb Erdogan avait parlé de "crime contre l’humanité" à propos de l’assimilation), de leur volonté de contrôle sécuritaire de ceux qu’ils considèrent être leurs ressortissants et de leur bonne connaissance des réseaux locaux.

Ces pays sont prêts je crois à entendre un discours nouveau. Le Maroc a compris que l’influence ne passait pas obligatoirement pas le CFCM. L’Algérie prend conscience de l’autonomie prise par la Grande mosquée de Paris. Quant à la Turquie, le dialogue avec elle est complexe. Il faudra attendre le résultat du référendum du 16 avril pour y voir plus clair.

Mais le message doit être clair : l’organisation de l’islam en France n’est pas un sujet de politique étrangère mais une question domestique.

Pour aller plus loin :

Islam de France : "L'argent ne va pas là où il devrait aller"