Marine Le Pen peut-elle l'emporter ? Où se trouvent les réserves de voix de la candidate du Front national ?
 
Même si, à quelques heures du second tour de scrutin, il serait présomptueux de dire qu'elle est totalement impossible, la victoire de Marine Le Pen semble improbable. Les premiers tours dessinent en général la physionomie des seconds. On peut ainsi se poser la question de ce qui aurait dû se produire le 23 avril dernier pour que Marine Le Pen augmente ses chances de l'emporter.

  • Sans doute aurait-il d'abord fallu que la participation soit plus basse afin de permettre à la candidate du Front National de disposer d'un réservoir de voix potentiel plus important pour le second tour. Avec une abstention de 22% au premier tour, dont une partie est constituée d'électeurs rétifs à tous les scrutins, ce réservoir, s'il n'est pas négligeable, ne lui permet sans doute pas de parier sur une sur-mobilisation différentielle importante en sa faveur au second tour.
  • Il aurait ensuite été nécessaire qu'elle domine largement le premier tour, sur la base d'un score très élevé, laissant le second candidat qualifié plusieurs points derrière elle. L'impact de l'arithmétique aurait ainsi pu être doublé d'une dynamique psychologique.
  • Par ailleurs, le score obtenu par François Fillon au premier tour aurait dû être sensiblement inférieur à celui qu'il a obtenu (pour mémoire : 20,01%), ce qui aurait pu avoir pour conséquence une recomposition éclair à la droite de l'échiquier politique, chez les leaders comme chez les électeurs.
  • Enfin, si, à l'inverse, François Fillon avait été qualifié pour le second tour, la vraisemblable piètre qualité de report des électeurs de gauche sur le candidat des Républicains aurait également pu ouvrir le jeu plus que ce n'est le cas aujourd'hui.

 
L'enquête réalisée par Kantar Public pour LCI et le Figaro entre les deux tours de l'élection présidentielle donne en outre une bonne une idée du comportement projeté des électeurs forcés de faire, au second tour, un choix différent du premier. Les reports de voix en faveur de Marine Le Pen y apparaissent toujours minoritaires. Ils concernent moins d'un électeur sur dix de Benoît Hamon, moins d'un électeur sur cinq de Jean-Luc Mélenchon, moins d'un électeur sur trois de François Fillon. S'ils concernent enfin moins d'un électeur sur deux de Nicolas Dupont-Aignan, ces derniers font exception : ils choisiraient majoritairement Marine Le Pen plutôt qu'Emmanuel Macron.

Dans un contexte où le Front National  est au second tour de l'élection présidentielle, comment peut-on expliquer que de nombreux électeurs revendiquent aujourd'hui l'abstention ou le vote blanc ?

L'offre particulière de ce second tour de présidentielle et les prises de positions de certains leaders politiques dont le candidat a été éliminé au premier tour permettent à l'abstention et au vote blanc (ou nul) d'apparaître comme une nouvelle forme de participation, le non-choix devenant un choix en lui-même.

Par ailleurs, sans doute la frustration est-elle plus largement répandue aux lendemains d'un premier tour où près de 40% (les électeurs de François Fillon et de Jean-Luc Mélenchon) ont pu avoir l'espoir de voir leur candidat qualifié pour le second tour. Et contrairement à 2002, chacun a pu se faire à l'idée, intégrer, voire accepter, que la candidate du Front National serait présente au second tour, ce qui réduit chez certains une volonté d'opposition électorale farouche.

Pour mémoire, dans notre dernière enquête, un tiers des électeurs de Jean-Luc Mélenchon et de Nicolas Dupont-Aignan, et un cinquième environ de ceux de Benoît Hamon ou de François Fillon préfèrent ainsi aujourd'hui ne pas choisir entre les deux candidats du second tour (choisissant, dans notre dernière enquête le vote blanc, nul, l'abstention ou... le "sans réponse").
 
Dans ce contexte ou l'abstention, les votes blancs et nuls pourraient être importants, la mobilisation des électeurs autour de l'élimination d'un adversaire "inacceptable" peut au final jouer plus largement que celle de l'adhésion à un projet. Mais une victoire par défaut, aussi large soit-elle, sera une première ombre portée sur les conditions d'entrée dans le nouveau quinquennat.

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