Depuis presque deux décennies, nous vivons une période de basse intensité de la relation franco-allemande, faite de divergence économique, souvent d’incompréhension voire de défiance politique. La France nourrit à nouveau un complexe malsain par rapport à son voisin, qui a tout d’une pathologie de longue durée. Ainsi, chroniquant l’ouvrage remarqué de l’historien Claude Digeon paru en 1959, La Crise allemande de la pensée française, 1871-1914, son collègue Raoul Girardet relevait-il : "Car, pendant plus de 40 ans, c’est au miroir de l’Allemagne que, pour la plupart, semble pouvoir se définir la France".

Renforcer la relation franco-allemande est donc l’un des premiers dossiers auxquels Emmanuel Macron a décidé de s’atteler afin de donner corps à sa promesse de ranimer le projet européen. Il inscrit son engagement dans le droit fil du discours prononcé devant 800 invités le 10 janvier dernier à l’université Humboldt à Berlin, dans lequel il avait réaffirmé vouloir s’engager pour une Europe qui protège, cherchant à restaurer la confiance entre les deux pays, notamment en engageant des « réformes sérieuses » en France s’il était élu.

Comme son prédécesseur, François Hollande, il accompagne cette ambition de projets importants pour l’avenir de l’Union européenne. Ils sont connus, puisqu’il s’agit notamment de renforcer la zone euro en la dotant des attributs politiques de la souveraineté (un ministre, un parlement, un budget).

L’échange entre Angela Merkel et François Hollande, le 15 mai 2012, avait été cordial. En pleine crise grecque, le sujet du moment était celui d’une solidarité sans faille pour aider la Grèce à rester dans l’euro, alors même que Wolfgang Schäuble, ministre des Finances, ne privilégiait pas cette option. Durant sa campagne, le candidat Hollande avait annoncé vouloir rouvrir les négociations sur le pacte européen de discipline budgétaire pour y ajouter des mesures de croissance… Levée de boucliers ou indifférence polie, c’est tout ce que le président français put alors obtenir de son voyage à Berlin, même si la suite de l’histoire lui donna en partie raison, au moins sur la nécessité d’adopter des mesures de croissance.

Depuis, la relation franco-allemande connaît des tensions récurrentes sur fond d’un impossible dialogue entre ceux qui demandent à notre pays d’enclencher des réformes structurelles ambitieuses – à commencer par le marché du travail, comme l’Allemagne le fit avec les lois Hartz au seuil de la décennie 2000 -, et ceux qui dans notre pays reprochent à l’Allemagne un égoïsme financier vis-à-vis de ses voisins. Cette situation a été renforcée par la crise des migrants, qui a fait dire à l’Allemagne que la vraie solidarité avec les pays du Sud de l’Europe ne se manifestait pas sur le plan budgétaire, mais face à cette épreuve. Manière de souligner la faiblesse de la position française…

Le contexte n’est plus le même qu’en 2012 et l’Allemagne a pu se réjouir de l’élection d’Emmanuel Macron, tant elle craignait l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen. La chancelière avait évidemment fait savoir dès le 28 avril qu’elle avait toute confiance en Emmanuel Macron pour être "un président fort". Elle avait d’ailleurs été précédée de Wolfgang Schäuble, dès avant le premier tour, annonçant le 11 avril à Der Spiegel qu’il "voterait vraisemblablement Macron" s’il était français.

Ce dernier souffle le chaud et le froid. Et de rappeler fermement sa position et ses attentes : un retour de la France à un déficit public inférieur à 3% du PIB dès 2017, la nécessaire mise en œuvre de réformes courageuses et une part plus importante à prendre dans l’accueil des réfugiés. Et de refuser les propositions du nouveau président sur la zone euro, mettant déjà fin à un état de grâce qui n’avait pas vraiment commencé. Un tir de barrage nourri aura ainsi précédé la venue du nouveau président français ce lundi à Berlin. Dès mardi dernier, le populaire Bild s’interrogeait "Combien va nous coûter Macron ?". Et ce week-end, Der Spiegel titrait "Le cher ami : Emmanuel Macron sauve l’Europe… et l’Allemagne doit payer".

Le nouveau président a certainement tous ces enjeux en tête… Avant de s’y atteler, il doit néanmoins gagner des élections législatives au mois de juin, qui s’annoncent difficiles. Tant que celles-ci ne seront pas passées, ni les élections allemandes du mois de septembre, chaque pas de nos dirigeants respectifs les exposent à des risques politiques importants.

Dans les milieux dirigeants français, on se disait pourtant que plusieurs événements internationaux récents pourraient aider à contrebalancer l’ascendant économique et politique de l’Allemagne sur l’Europe. Ainsi l’émergence de pouvoirs populistes et illibéraux en Europe centrale et orientale, les conséquences migratoires de la crise syrienne et de la détérioration des relations avec la Turquie, le Brexit décidé en juin dernier par les Britanniques et, last but not least, l’élection de Donald Trump aux États-Unis, pointant d’un doigt accusateur le dynamisme commercial de la Chine et de l’Allemagne.

Il faut cependant regarder avec attention les résultats sans appel des élections dans le Land de Rhénanie du Nord-Westphalie ce week-end, car il est le plus peuplé d’Allemagne. Après les scrutins de Sarre et du Schleswig Holstein, ces élections viennent confirmer la bonne santé électorale de la chancelière puisque la CDU l’emporte avec 34,5 % des voix face au SPD qui a atteint 30,5 %. En 2012, les scores respectifs de ces partis étaient de 29,6 et 40,7 %. L’AfD est en repli. La chancelière a donc marqué des points importants sur une terre de gauche. L’effet Schulz constaté lors de sa désignation à la candidature en janvier semble avoir pris fin. Fragilisée il y a quelques mois encore par la contestation de sa politique en faveur des réfugiés, la chancelière semble se préparer à diriger à nouveau le pays. Les Français doivent y être attentifs car une trop large victoire de la CDU ne créerait pas les ouvertures qui favoriseraient le dialogue entre les deux pays.

Tout dépendra de la capacité du président français à échanger avec les dirigeants de l’Allemagne actuelle et à susciter l’adhésion de l’opinion allemande. Sa jeunesse, sa résolution et son discours nouveau sont autant d’atouts. Comme l’est la nomination à ses côtés d’un conseiller diplomatique aussi expérimenté que Philippe Etienne, ambassadeur de France à Berlin depuis 2014 et estimé outre-Rhin.

A la différence de ses prédécesseurs, Emmanuel Macron s’est préparé au subtil exercice dialectique franco-allemand. Ce n’est pas un hasard si certains voient en lui l’un des premiers Français à s’inscrire dans le droit fil de l’économie sociale de marché, si chère au cœur de nos voisins. Aux sceptiques comme aux agnostiques, la relecture du rapport Pisani-Ferry/Enderlein, Réformes, investissement et croissance : un agenda pour la France, l’Allemagne et l’Europe, commandé par Emmanuel Macron et son homologue Sigmar Gabriel, ferait le plus grand bien.

Dès novembre 2014, ce travail posait les bases d’une "nouvelle donne" entre les deux pays. Tout était écrit des engagements que la France devait prendre et on les retrouve dans le programme d’En Marche ! : flexibilisation du marché du travail, redressement de la compétitivité de la France, réduction de ses dépenses publiques, réforme ambitieuse de la formation et de l’assurance-chômage. Et des engagements réciproques de l’Allemagne en matière d’investissement… et même de l’augmentation de son solde migratoire pour compenser le déclin de sa population.

La relecture de ce rapport montre la grande cohérence du ministre et du candidat à l’élection présidentielle. C’est donc un président prêt à affronter le défi d’une discussion franco-allemande à la fois difficile et cruciale pour l’avenir qui ouvre le premier de ses chantiers ce 15 mai 2017.