Le premier séjour à l'étranger d'un président qui vient de prendre ses fonctions est toujours révélateur de ses priorités et s'inscrit dans la cohérence de son projet. En choisissant Berlin, Emmanuel Macron est fidèle à l'esprit proeuropéen de sa campagne.

On ne saurait en dire autant du premier déplacement du président Donald Trump. Il y a d'abord une question de calendrier. Le nouveau président a attendu plus de cent jours avant d'effectuer un premier voyage officiel à l'étranger. Au-delà du délai, anormalement long, il y a une autre cause de surprise, le choix du, ou plutôt des pays : l'Arabie saoudite et Israël. Le président des États-Unis s'envolera dans quelques jours pour le Moyen-Orient, une région du monde dont le candidat Trump souhaitait retirer, sinon extirper, les États-Unis. Dans sa campagne, il semblait s'inspirer d'un dialogue sorti de la saison 4 de la série "Homeland" lorsque l'un des héros américains dit : "Rien de bon ne peut sortir de notre implication dans cette partie du monde."

Pourtant, les premiers étrangers à recevoir sur leur sol le nouveau président américain seront des Arabes musulmans, les tenants d'une religion et d'une culture que Donald Trump n'a cessé de stigmatiser lorsqu'il faisait campagne. Comment expliquer ce retournement, même si le nouveau président est coutumier de ces phénomènes de bascule ? L'explication principale est, peut-être, à chercher dans l'obsession de Donald Trump à faire des coups, et à rechercher le succès pour le succès, dans un univers dominé par les images. Ses conseillers lui ont peut-être dit aussi que la faiblesse actuelle de l'Etat islamique constituait une opportunité de montrer le drapeau américain à Mossoul comme à Raqqa.

Il y a huit ans, au début de son premier mandat, Barak Obama, avait prononcé au Caire un discours qui reste présent dans les mémoires, par l'élévation de sa pensée et la noblesse de son langage. Après les attentats du 11 septembre 2001 et les interventions militaires en Afghanistan puis en Irak, le nouveau président en appelait au dialogue des civilisations et à la réconciliation entre le monde occidental et l'Islam. Un discours qui lui a vraisemblablement valu le prix Nobel de la Paix, mais qui n'a pas, c'est le moins que l'on puisse dire, été suivi d'effets. L'image de l'Amérique est restée aussi négative dans la majorité du monde islamique depuis l'échec des printemps arabes et la montée des fondamentalismes.

En choisissant Riyad comme sa toute première destination, le président Trump veut-il simplement faire oublier les outrances de langage du candidat Trump à l'égard des musulmans ? C'est bon pour les affaires, celles de son pays, comme celles de sa famille.

A moins que son ambition ne soit plus grande encore ? Ne veut-il pas, tout simplement, entrer dans l'histoire comme l'homme qui a réussi à imposer la paix aux deux protagonistes du plus vieux conflit du monde, celui entre Israéliens et Palestiniens ? Jimmy Carter, en dépit de sa foi religieuse profonde, n'avait obtenu qu'une paix séparée entre Israéliens et Égyptiens. Bill Clinton, en dépit de son empathie exceptionnelle, n'avait pas su amener le processus d'Oslo jusqu'à son terme. Comme un cheval élégant, mais prudent, Barack Obama avait, en quelque sorte, reculé systématiquement devant l'obstacle. Pourquoi Donald Trump réussirait-il ? Sa spontanéité narcissique, son ignorance totale de la complexité des enjeux et de la personnalité même des acteurs principaux peuvent-elles le conduire à "trancher le nœud gordien", comme le fit, selon la légende, Alexandre le Grand ? Les premières réactions des Palestiniens aux "paroles verbales" de Trump sont encourageantes. Reçu à Washington il y a quelques jours, Mahmoud Abbas a été jusqu'à conclure son intervention, par quelques mots dans un anglais approximatif : "Avec vous, Monsieur le Président nous avons espoir." Ne croyant plus à rien, ou presque, le dirigeant palestinien est sans doute sincère dans l'expression de sa confiance. Les Palestiniens ont eu le sentiment d'avoir été abandonnés et trahis si souvent, qu'ils ont sans doute le sentiment de n'avoir plus rien à perdre. Si, comme c'est le plus probable, il ne se passe rien, ou rien de sérieux, ils ne seront même pas déçus.

Tel n'est sans doute pas le cas de la partie israélienne qui commence à regarder avec méfiance, sinon appréhension, ce nouveau président improbable et imprévisible. N'a-t-il pas commencé par déclarer haut et fort qu'une fois élu, il déplacerait l'ambassade des États-Unis de Tel Aviv à Jérusalem, une revendication qui est loin de faire l'unanimité auprès des dirigeants israéliens actuels ? N'a-t-il pas nommé comme ambassadeur en Israël un de ses amis et avocats, David Friedman, un homme très proche de Benyamin Netanyahu. Pourtant, une majorité d'Israéliens commence à s'inquiéter de "l'activisme" de Donald Trump. Et s'il voulait vraiment sortir l’État hébreu du statut quo si confortable dans lequel il se trouve ?

Certes Donald Trump agite la carte du péril iranien pour pousser Saoudiens et Israéliens dans les bras l'un de l'autre. Il est vrai que vue de Riyad, la menace d'un Iran nucléaire est bien plus grave que l'absence d'une solution au conflit israélo-palestinien. Mais un véritable rapprochement entre Jérusalem et Riyad passe par l'acceptation par les Israéliens du "Plan de paix Abdallah de 2002" : un retour d'Israël dans ses frontières de 1967 et une capitale pour le nouvel État palestinien, qui soit située dans (ou tout à côté) de la partie arabe de Jérusalem. Les Israéliens, eux, ont moins peur de l'Iran que des sacrifices territoriaux qu'ils devraient consentir pour une paix qu'ils n'auraient pas tendance à considérer comme définitive dans le contexte chaotique du Moyen-Orient actuel.

Ce n'est pas un président américain, imprévisible et inexpérimenté - désormais affaibli par le scandale qui a légitimement suivi le renvoi brutal du directeur du FBI - qui pourra vraiment changer la donne au Moyen-Orient. Encore un voyage pour rien sans doute...

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