Brève histoire des larges majorités



“Inédits”, “sans précédent” : les qualificatifs ne manquent pas pour décrire les résultats du premier tour des élections législatives. Avec 513 duels au second tour, La République En Marche semble bien partie pour remporter une large majorité à l’Assemblée. Trop large pour certains, cette majorité irait jusqu’à empêcher le président dans sa capacité à gouverner. Ces analyses, qui relèvent plus de l’ordre du fantasme que du commentaire éclairé, omettent un peu vite les précédents historiques, qui jalonnent pourtant notre Cinquième République.



Loin d’être inédites, les tendances observées lors du premier tour trouvent d’importants échos dans notre histoire récente. Au moins cinq législatures ont donné au président des majorités massives. En 1968, tout d’abord, la majorité présidentielle obtient 354 sièges sur 485 : c’est la revanche du parti de l’ordre face aux partis de gauche, tributaires des crises du mois de mai. En 1981 ensuite, le Parti Socialiste obtient 58 % des sièges. En 1993, c’est la gauche qui se trouve exsangue, tandis que le RPR et l’UDF forment une majorité soudée. Enfin, en 2002 puis en 2007, à nouveau, c’est une large majorité présidentielle qui s'installe à l’Assemblée. Dans aucun de ces cas la “large majorité” n’a été synonyme d’obstacle au bon gouvernement. On ne peut donc raisonnablement présumer de lien de cause à effet entre une majorité large et des difficultés à gouverner.



Parmi les autres fantasmes dont cette élection fait l’objet, citons l’idée souvent relayée selon laquelle le nouveau président ne ferait face à aucune opposition à l’Assemblée. De 80 à 100 députés Les Républicains pourraient être élus, et l’arrivée de Jean-Luc Mélenchon à l’Assemblée incarnera, incontestablement, une forme d’opposition.



Ce dont demain sera fait

Comparaison n’est pas raison, et s’il est important de regarder l’histoire, veillons à ne pas sombrer dans l’obsession du précédent - l’élection de Trump en est, d’une certaine manière, l’éclairant témoignage. Trois éléments au moins donnent à cette élection un caractère singulier.

  • Le niveau d’abstention, tout d’abord, est particulièrement élevé. S’il s’explique pour partie par une forme de désenchantement des citoyens, il est également grandement lié à leur état de confusion, avec des oppositions qui souvent appelaient à voter contre Macron pour aider Macron (à faire, selon les appelants, une vraie politique de gauche, de droite ou écologiste).
  • Second élément : l’éclatement de la bipolarisation et l’émergence d’un phénomène nouveau : la “multi-polarisation des duels”. Contrairement au Royaume-Uni où la bipolarisation progresse – hormis en Ecosse – on assiste en France au phénomène opposé : les duels entre la droite et la gauche ont presque disparu, au profit de duels opposant un candidat de la République en Marche à des partis de gauche, Les Républicains ou Front National. Sur les 513 duels : 273 se joueront contre des candidats Les Républicains, 134 contre des candidats de gauche et 94 contre des candidats Front National.
  • Troisième et dernier bouleversement : la fin du fameux "privilège du sortant". Longtemps, l’ancrage local, l’identification à un parti favorisait l’élection du candidat sortant. L’élection du 11 juin a largement inversé cette tendance et le privilège s’est mué en véritable “handicap du sortant”.

Les résultats du second tour viendront confirmer ou infirmer les tendances observées pour ce scrutin pour le moins atypique.

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