Dans certains milieux de décideurs et d’observateurs européens, on commence à pousser un soupir de soulagement. Davantage même. On parle d’une page qui se tournerait avec le reflux de la vague populiste. A l’automne dernier, le spectre des populismes planait sur le continent européen. Il y avait eu le Brexit puis la victoire de Donald Trump aux Etats-Unis. Des sondages enregistraient une progression générale des mouvements populistes. Or depuis quelque temps ceux-ci ont connu des revers lors d’une série de scrutins : en Autriche, aux Pays-Bas, en France à la présidentielle, en Grande-Bretagne avec l’échec retentissant d’UKIP, en Italie lors d’un scrutin administratif marqué par l’échec assez retentissant du Mouvement 5 étoiles. En Finlande, la formation d’extrême droite, Les Vrais Finlandais, a été exclue de la coalition de droite au pouvoir et semble de toute façon en baisse dans les intentions de vote. Le vent aurait-il donc tourné une bonne fois pour toutes ? Les populistes seraient-ils en voie de perdition ? Il faut raison garder.

Le populisme ou mieux les populismes, tant ils présentent des caractéristiques variées, constituent une réalité complexe. Ils sont des partis ou des mouvements qui contestent les partis traditionnels, encensent le peuple supposé être uni et homogène, rejettent les élites présentées comme monocolores, diabolisent leurs ennemis, fustigent l’Europe, et pour nombre d’entre eux stigmatisent les immigrés, dénoncent la menace "islamique" et exaltent le nationalisme. Ils avancent continûment des propositions simplistes, jouent de la démagogie, recourent à une rhétorique de la dichotomie (oui-non, bien-mal, eux-nous) et disposent de leaders charismatiques aux styles politiques directs et aux modes de communication originaux.

Ils prospèrent dans des pays en récession, soumis à l’austérité, marqués par un haut taux de chômage, la généralisation de la précarité et le creusement des inégalités. Mais ils engrangent aussi des succès dans le Nord de l’Europe bien moins affecté par ces maux-là. En fait, les populismes ne sont pas une maladie mais la manifestation d’un problème démocratique. En effet, nos démocraties sont confrontées à l’accélération de la globalisation, aux effets de l’intégration européenne qui participent du remodelage des États-nations, à la réduction de la marge de manœuvre des gouvernements face au capitalisme financier, à la montée en puissance du pouvoir technocratique. Cela alimente le phénomène de l’antipolitique qui comporte deux grandes dimensions, l’une de rejet de toute politique, l’autre d’aspiration à une autre politique ; deux dimensions qui peuvent être antagoniques ou, au contraire, étroitement imbriquées. Or, les populismes, avec des modalités très variables selon les mouvements ou partis, sont précisément à la croisée de ces deux tendances.

Les populistes subissent sans doute un coup d’arrêt en ce moment, notamment parce qu’ils montrent leurs limites lorsqu’ils accèdent au pouvoir au niveau local ou dans des gouvernements de coalition. Ils sont forts dans la protestation mais en difficulté dans la gestion des affaires publiques. Toutefois, la prudence reste de mise. Dans les pays de l’Est de l’Union européenne, en particulier en Pologne et en Hongrie, les populismes se portent comme un charme et représentent de vraies menaces pour les libertés. En France, aux législatives, le Front national et la France insoumise ont augmenté le nombre de leurs députés par rapport à 2012. Les réalités sociales et politiques sur lesquelles surfent les populismes sont loin d’avoir disparu par miracle : faut-il rappeler qu’en France au premier tour de la présidentielle près d’un Français sur deux a voté pour des candidats ouvertement anti-européens, qu’une masse importante de nos concitoyens n’est pas allée voter à la présidentielle et encore moins aux législatives et qu’elle se méfie, voire hait le président de la République ? En outre, les populistes ont réussi à imposer leurs thématiques et leurs idées dans le débat public, en particulier sur l’immigration, dictant une partie de l’agenda des politiques publiques. Enfin, un certain style populiste s’est imposé y compris chez les responsables des partis traditionnels ou même chez les nouveaux venus. En France, lors de la présidentielle, presque tous les principaux candidats se sont présentés comme des "anti-système". Et c’est là sans doute le plus grand impact déjà obtenu par les populistes : ils déterminent l’évolution présente de l’ordre démocratique. Leur existence même atteste qu’ils sont à la fois l’expression et le vecteur de métamorphoses sans doute fondamentales de nos démocraties, du moins en Europe.

Notre vieux continent a connu la démocratie des parlements au XIXème siècle. Au XXème siècle, après avoir relevé le défi des totalitarismes, s’était progressivement établie, du moins dans sa partie occidentale, la démocratie des partis et des parlements (hormis, à partir de 1958, la France de la Vème République) qui avait ses défauts et ses limites mais s’avéra assez efficace. La fin du siècle dernier et le début du nôtre avaient vu l’émergence de la démocratie du public, selon l’expression du philosophe Bernard Manin, caractérisé par le déclin des cultures politiques traditionnelles, le recul des grands partis et un triple processus de personnalisation, de présidentialisation et de médiatisation. Nous sommes peut-être rentrés encore dans une autre phase de nos démocraties, que l’on pourrait qualifier la "peuplecratie", qui célèbre la toute-puissance du peuple souverain, lequel est appelé à se prononcer par référendum, les médias et les réseaux sociaux, marginalisant de ce fait les procédures et les instances de médiation et de représentation.

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