Il est probable que plus de 400 000 Syriens aient perdu la vie, souvent dans des conditions atroces, au cours de la guerre civile, la moitié de la population a été déplacée dont plus de cinq millions de personnes à l’étranger, peut-être les trois quarts du tissu urbain et de la base économique du pays ont été détruits. Le chaos syrien, aggravé par les interventions régionales multiples, et s’ajoutant aux convulsions irakiennes, a fourni une plateforme idéale à l’essor d’un djihadisme globalisé sans précédent. La vague terroriste actuelle en Europe, de même que la crise des réfugiés, trouvent au moins dans une large mesure leur origine dans le conflit syrien. L’intervention russe, à partir de 2015, a ajouté une dimension Est-Ouest à ce nouveau "grand jeu" sanglant au cœur du Proche-Orient.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Il faut sans doute à propos de la Syrie invoquer une triple malédiction.

La première malédiction résulte de l’héritage ottoman. L’empire ottoman a légué à ses anciennes provinces arabes une tradition politique à la fois de soumission et de violence. Il a aussi laissé derrière lui en Syrie une démographie juxtaposant une majorité arabe sunnite (72 % de la population), une minorité alaouite (10 %) dont l’un des clans tient le pays d’une main de fer depuis des décennies, des minorités kurdes, chrétiennes, druzes plus ou moins associées au pouvoir des Assad (ainsi qu’une partie des élites sunnites d’ailleurs).

A la différence de ce qui s’est passé en Tunisie ou en Egypte, il fallait peu de choses en Syrie, malgré l’inspiration exclusivement civique de la révolte populaire à ses débuts, pour que le conflit se coule dans les lignes de fractures confessionnelles. La confessionnalisation du conflit appelait par construction, dans le contexte régional, l’alignement des différentes factions syriennes sur des puissances extérieures.

Seconde malédiction : la nature du régime Assad. " Bachar ou nous brûlons le pays " proclamaient les séides du régime : c’est ce qu’ils ont fait. Le Président lui-même a basculé sans ciller du rôle d’autoritaire réputé moderniste (à tort certes) dans l’emploi de criminel de masse.

Aucune ouverture n’est venue à aucun moment du régime ; la répression a simplement changé de dimension pour devenir une guerre sans limite contre la population (le bombardement systématique des hôpitaux par exemple) ; le recours traditionnel aux parrains iraniens et russes a été amplifié ; l’inoculation du radicalisme islamiste au sein de la rébellion a été pratiquée selon une technique rodée depuis le début des années 1980, pour jouer à fond précisément sur la carte confessionnelle du pays.

La troisième malédiction de la révolution syrienne est d’avoir coïncidé avec un moment de repli des Etats-Unis, désillusionnés par seize années d’engagements militaires extérieurs. En Occident généralement, surtout après la Libye, le recours à la force n’est plus dans l’air du temps. De surcroit, lors de son second mandat, le Président Obama accordait une priorité absolue à la conclusion d’un accord avec l’Iran sur le nucléaire et ne voulait prendre aucun risque de confrontation ni avec l’Iran, présente dès 2012 sur le théâtre syrien par milices interposées ni avec la Russie, dont l’intervention en 2015 a sauvé Bachar al-Assad puis renversé le rapport de force de manière décisive en faveur du régime.

On ne refera pas ici la liste des renoncements ou des reculs occidentaux. Il faut souligner cependant que la réticence américaine à recourir à la force a contribué à la confessionnalisation du conflit et à la radicalisation de la rébellion. Ainsi, l’intervention massive du Hezbollah début 2013 a sans doute beaucoup accéléré la confessionnalisation du conflit mais la non réaction occidentale à l’emploi de l’arme chimique par le régime en août de la même année a achevé de jeter la rébellion dans les bras des groupes les plus radicaux. De surcroit, pour compenser sa politique vis-à-vis de l’Iran, le Président Obama a laissé la main à ses alliés saoudiens, turcs, qatari pour armer les groupes rebelles sous influence islamiste.

Le monde a donc assisté, sans vraiment sans rendre compte, à l’affaiblissement continu de la rébellion dite modérée, c’est-à-dire nationale, face à un régime sous perfusion iranienne et russe d’une part et face aux centrales djihadistes, al-Nusra afiliée à al-Qaida et l’Etat Islamique (EI), d’autre part. L’Occident, en Syrie, a perdu la " guerre de l’ombre " et facilité ainsi la victoire du régime et de ses alliés dans la " bataille des récits ", puisque l’affaissement de la rébellion nationaliste donnait corps à la prétention du régime à constituer la seule alternative à la menace djihadiste.

Entre temps, Assad avait perdu son armée, dont seules quelques unités d’élite restent opérationnelles. La wardlordisation du régime répond en miroir à la fragmentation de l’opposition, mais là aussi finalement dans une certaine indifférence du monde occidental.

La capture des quartiers Est d’Alep par les forces pro-Assad en décembre 2016, lourdement appuyées par l’aviation russe, a symbolisé le renversement des rapports de force entre le régime et l’opposition nationale, au moment où par ailleurs la coalition anti EI s’apprêtait à déclencher l’offensive contre Raqqa, capitale syrienne de l’EI, en s’alliant aux Kurdes syriens du PYD, lui-même affilié au PKK.

La chute d’Alep a aussi ouvert une nouvelle séquence politique. Jusque-là la Russie n’avait utilisé les négociations dans le cadre de l’ONU sur la Syrie que comme un paravent à l’option militaire. A partir d’Alep, elle disposait des moyens de parvenir à une " paix russe ", c’est-à-dire un habillage politique de la victoire de son protégé de Damas, grâce notamment au retournement de position de la Turquie qui ne fait plus du départ d’Assad mais du " containement " du PYD sa priorité numéro 1.

Les conversations entre groupes armés rebelles et représentants du régime à Astana, patronnées par la Russie, la Turquie et plus ou moins par l’Iran ont cependant assez vite trouvé leurs limites. Plutôt que d’entrer dans une logique de cessez-le-feu, le régime et l’Iran continuent en effet à donner la priorité au "nettoyage" des poches rebelles dans la "Syrie utile" et à la reconquête de l’ensemble du territoire. Sans doute la "paix russe" supposait-elle, pour vraiment fonctionner, un appui de l’Amérique. Or le régime Assad a commis le 4 avril le " crime de trop " en ayant recours une fois de plus à l’arme chimique à Khan Cheikhoun. De manière à vrai dire inattendue, cela a entrainé la volée de tomawaks décidée par Washington le 6 avril. Cette action américaine ne suffit pas à elle seule à constituer une stratégie mais elle rend plus difficile pour la nouvelle administration américaine de considérer le régime Assad comme un partenaire contre le terrorisme islamiste. Elle modifie aussi les calculs des autres acteurs.

Au demeurant, les frappes américaines ont permis, dans un premier temps au moins, de rouvrir le dialogue russo-américain. La diplomatie russe a eu l’habileté de "repackager" certaines de ses propositions pour faire écho à l’idée américaine de "zones de sécurité différenciées". Les Russes parlent de quatre " zones de désescalade " et l’administration Trump, intéressée par une " zone " dans le sud de la Syrie, a accepté la discussion avec Moscou à ce sujet.

On peut douter cependant que le dialogue russo-américain puisse conduire à lui seul à une vraie paix, en raison de l’obstacle que constitue la tierce partie iranienne. Il existe à cet égard un " dilemme russe " : à supposer que Moscou souhaite un accord politique pour sortir de cette crise, une entente avec l’Amérique de M. Trump le contraindrait à sacrifier ou affronter son allié iranien ; or, pour l’instant, la présence russe en Syrie, à laquelle M. Poutine ne va pas renoncer bien entendu, dépend des milices chiites d’obédience iranienne. Le dilemme russe trouve d’ailleurs son pendant dans un " dilemme américain " : l’administration actuelle est déterminée à chasser l’EI de Raqqa et peut-être de l’ensemble de la vallée de l’Euphrate ; si une fois ce but atteint, les clefs de la gouvernance dans ces régions reviennent d’une manière ou d’une autre au régime (ne pas oublier par exemple que le PYD n’a jamais rompu avec Damas), les Etats-Unis auront tiré les marrons du feu pour l’Iran ; mais pour éviter cela, Washington est contraint à un engagement plus profond et plus prolongé qu’une simple campagne militaire.

Dans l’immédiat, les " zones de désescalade " présentent une opportunité de faire baisser la violence, d’ " arrêter le massacre ", ce qui serait une avancée en soi considérable bien entendu. Elles comportent aussi des inconvénients : en libérant des forces pro-régime, elles peuvent jeter celles-ci dans une " course à l’Euphrate " (Deir ez-Zor) pour contrarier les plans de la coalition anti EI, dans l’espoir de préserver le " corridor " iranien de Téhéran à la côte méditerranéenne. Elles peuvent aussi aboutir à consolider la partition du pays en zones d’influence.

C’est cette partition de facto de la Syrie qui est pour l’avenir le scénario le plus probable. Il est à craindre cependant que ce soit un scénario de " guerre sans fin ", chaque zone servant de base arrière à des attaques contre les autres, la haine interconfessionnelle étant de surcroit alimentée par des formes d’épuration confessionnelles, la résilience à prévoir du terrorisme, la poursuite de la dérive du régime Assad, le maintien de l’implantation iranienne et des milices chiites. Les Européens ont toutes raisons de se mobiliser contre " la guerre sans fin " en Syrie, tant il est évident que ce scénario offre le terreau idéal à la poursuite du djihadisme et détournera les réfugiés de rentrer chez eux. Que peuvent-ils faire ?

Le premier axe d’action pour les Européens, pour la France en premier lieu, doit être d’influencer les Etats-Unis pour les aider à arrêter leur stratégie. La principale leçon qui se dégage d’un retour d’expérience sur les six ans de conflit en Syrie est que les Occidentaux ne peuvent pas faire l’économie de l’établissement d’un rapport de force, même s’il est également crucial que l’application de la force s’inscrive dans une perspective politique.

A cet égard, la priorité pour la coalition anti EI devrait aller à la libération de l’ensemble de la vallée de l’Euphrate et à l’installation dans cette zone d’une forme de " self government " local, appuyé par une aide internationale, notamment européenne, faisant la démonstration que d’autres méthodes de gouvernance que l’oppression sont possibles en Syrie. Cela passe entre autres par un nouvel effort pour constituer, malgré les échecs précédents et la faiblesse actuelle des groupes armés non islamistes, une " force de stabilisation " issue de la rébellion nationale.

Il n’est pas plus question aujourd’hui qu’au cours de ces dernières années d’envahir la Syrie ni même de s’en prendre directement aux forces du régime Assad. Mais une forme d’asphyxie de celui-ci peut être atteinte, en l’excluant des zones libérées de l’EI, en constituant une force de stabilisation issue de la rébellion nationaliste, mais aussi en exigeant un accès humanitaire normal, en insistant sur une cessez-le-feu général, en mettant en place une forme de dissuasion contre le recours aux moyens les plus extrêmes contre la population, en faisant miroiter des crédits européens importants pour la reconstruction de la Syrie le jour où Assad aura vraiment quitté le pouvoir.

Un tel contexte pourrait permettre de convaincre la Russie qu’à tout prendre ses intérêts stratégiques à moyen terme pourraient être mieux servis que par ses alliances actuelles en Syrie. Les conditions seraient meilleures pour que les pressions de Moscou sur Damas s’exercent plus efficacement qu’aujourd’hui. Le second axe de toute politique des Occidentaux doit être en effet d’intensifier le dialogue stratégique avec la Russie. L’approche russe des " zones de désescalade ", malgré ses défauts, et même si elle bat déjà de l’aile, mériterait d’être appuyée pour la faire évoluer vers un cessez-le-feu général sous garantie internationale. Par ailleurs, un vrai dialogue stratégique avec la Russie devrait être élargi à des sujets tels que le traitement d’Al-Qaïda (dont la place forte à Idlib pose un problème redoutable) et à la question des milices chiites. Il y a là en effet non pas un éléphant mais deux éléphants dans la pièce : Al-Qaïda est désormais solidement implanté en Syrie, pourrait même selon certains experts prendre la relève de l’EI à Raqqa et ailleurs et il est en mesure de monter depuis la Syrie des attaques meurtrières dans le monde. Quant aux milices chiites, leur éloignement des lignes de démarcation entre le régime et la rébellion puis leur retrait du pays le moment venu seront indispensables à toute stabilisation du pays.

Sur ces deux points, il faut faire le pari que les intérêts de la Russie et des alliés de la coalition anti EI se recoupent, au moins à terme.

Dès lors que le rapport de forces sur le terrain ne serait plus aussi nettement en faveur du régime et qu’une coopération sérieuse avec la Russie aurait pu être nouée, le processus de médiation des Nations-Unies et les autres formes de négociation reprendraient leur véritable portée. Dans cette perspective, et cela pourrait être un troisième axe d’action pour les Européens, il serait opportun de revisiter le mécanisme de la transition. Aucun accord ne sera trouvé sur un départ d’Assad et le point de départ d’une transition si des arrangements de sécurité garantissant la protection des différentes communautés n’ont pas été au préalable conclus.

L’encadrement institutionnel de toute transition doit être aussi soigneusement mis au point pour assurer un processus ordonné et aussi répondre à l’allergie russe à tout " regime change ". Il est temps donc temps de marquer plus nettement qu’un processus par étapes est nécessaire et de préciser les étapes souhaitables.

Parallèlement, il est temps aussi de prendre en compte plus directement que ne le fait la médiation onusienne actuelle la dimension régionale. La Syrie ne retrouvera une certaine stabilité que si les interférences extérieures, et notamment régionales, cessent. Comment concilier cet impératif avec la volonté de préserver leurs intérêts qu’auront l’Iran, la Turquie, l’Arabie saoudite, d’autres encore, qui ont à des degrés divers investi dans le conflit ? Les Européens sont peut-être mieux placés que d’autres pour trouver des formules sur ce dossier difficile entre tous. La montée des tensions entre l’Iran et l’Amérique et ses alliés régionaux les contraint de toute façon à prendre leurs responsabilités pour éviter une montée des tensions aux extrêmes.

Quel type d’action spécifique pour la France ? Notre contribution militaire à la coalition anti-EI nous donne peut-être un certain crédit sur les Américains pour les aider à arrêter leur stratégie. Nous avons par ailleurs intérêt à nous rapprocher des autres Européens et des institutions de l’UE et à renouer une concertation avec la Russie, incontournable pour avancer vers une solution. Sur le plan régional, la densité de nos contacts nous désigne pour jouer un rôle de défricheur d’éventuelles initiatives européennes. Une action dans ces différentes directions renforcerait notre crédibilité pour avancer des propositions sur une transition réaliste. Enfin, notre expertise de la Syrie – nous étions présents à sa création – doit nous conduire à mettre particulièrement en garde contre l’illusion que la division du pays pourrait constituer une solution durable.

Et pourtant, il est probable que nous devons nous accommoder dans un premier temps des zones d’influence qui se dessinent actuellement, par le biais notamment des " zones de désescalade ". Notre vocation est d’en faire un point de départ pour contribuer à enclencher un processus de règlement global. En fait, ni les Russes ni les Américains, ni aucune puissance régionale, n’avance à ce stade un plan de paix cohérent pour la Syrie. Les nouvelles autorités françaises n’ont pas intérêt à trop s’exposer, car les conditions d’une percée décisive vers la paix ne sont pas encore là. Elles pourraient cependant poser les jalons d’une démarche collective de la communauté internationale pour que cesse enfin cette atroce guerre sans fin.

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