Comment décririez-vous l’articulation entre le discours présidentiel, hiératique et institutionnel, et celui, plus technique et concret, prononcé par le Premier ministre ?

Il s’agit d’une articulation plutôt classique, fidèle à la tradition de la Cinquième République. Un président qui trace un large panorama, tente de donner un souffle, une impulsion ; et un Premier ministre porté sur des mesures concrètes, plus détaillées. Dans l’un comme dans l’autre, toujours ce même impératif d’efficacité, de rigueur budgétaire, de sincérité. Quatre points donnent à ces deux discours une tonalité singulière.

  • L’insistance portée sur la France. Le mot "patrie" revient de façon récurrente dans le discours présidentiel, les références à la souveraineté nationale, à "l’intelligence française" sont nombreuses. Alors que le candidat Macron s’était positionné sur une ligne globalisée et européenne, le président montre son enracinement, son attachement à la nation. Une référence à l’historien Fernand Braudel lui permet de reprendre le concept de "nation réunie", et l’inscrit d’emblée dans une conception ouverte de l’identité nationale.
  • La transformation, le renouveau, le changement. Les deux discours sont portés par une immense aspiration des Français au changement qu’il faudrait satisfaire. L’élection d’Emmanuel Macron en serait l’évidente manifestation. L’affirmation de cette volonté est néanmoins risquée ; elle ne s’adresse en effet qu’à une petite partie de la France. Ceux qui ont voté pour d’autres candidats ou se sont abstenus en sont a priori exclus. Il manque des signaux forts envers cette population, les "raisons de la colère" sociale doivent être entendues, des solutions adressées, un effort de pédagogie entrepris.
  • Le "macronisme" : concept en recherche de sens. Progressiste, humaniste, héritier des Lumières, le "macronisme" serait un peu tout cela à la fois. Les tentatives définitoires s’avèrent faibles, œcuméniques. Le mot clé est celui de "liberté" que l’on retrouve 29 fois dans le discours du Congrès, alors que le mot "égalité" n'apparaît qu’à six occurrences. Le président se démarque ainsi du discours de la gauche et s’inscrit dans la lignée de la “Troisième voie” promue par Tony Blair dans les années 1990.  L’Etat, réduit et animateur, doit permettre l'épanouissement de chacun par la liberté.
  • L’importance de l’histoire. Omniprésente chez Macron, elle transparaît également dans le discours du Premier ministre. Tous les deux tentent de s’inscrire dans une forme de postérité. Ils partagent cette volonté de continuité historique, de projection dans l’avenir.

L’histoire justement, la réunion des parlementaires en congrès a rapidement été qualifiée d’historique, d’inédite, là où le Premier ministre s’inscrirait dans une démarche plus banale.  Est-ce là la bonne lecture ?


Sur le discours d’Edouard Philippe, tout d’abord. Derrière l’apparente harmonie, certains détails nous livrent une vision plus complexe des liens entre le président et son Premier ministre. Edouard Philippe se réfère en effet à deux discours d’anciens Premier ministres : celui de Jacques Chaban-Delmas, prononcé en 1969 et celui de Michel Rocard, en 1988. L’un comme l’autre font date précisément car ils ont déplu à leur président. Certes, ils représentent l’un et l’autre le centre droit et le centre gauche modéré, soit la "synthèse Macron", mais avec d’importantes dissonances. Les désaccords entre Chaban et Pompidou étaient majeurs et l’on sait que ce dernier a reproché à son Premier ministre l’emphase de son discours de politique générale, qu’il n’a d’ailleurs pas pris la peine de lui présenter. Rocard, bien qu’il ait fait lire son discours à Mitterrand, s’inscrivait d’emblée dans une démarche de démarcation vis à vis de Mitterrand. Par ce choix, Edouard Philippe semble donc faire entendre, implicitement, que derrière l’accord de façade, des différences pourront toujours apparaître.

Sur le discours devant le Congrès, oui, c’est exceptionnel. Depuis 2008 c’est la première fois qu’un président de la République entreprend une telle démarche. Mais ça n’est pas la première fois qu’un président s’adresse aux parlementaires avant son Premier ministre. En juillet 1988 déjà, quelques jours à peine avant le discours de Pierre Mauroy, Mitterrand faisait lire un texte de présentation générale devant les deux Assemblées. Une différence majeure cependant : le texte était lu, il n’était pas accompagné de la mise en scène, de la majesté, de l’instauration du rite annuel qu’a développé Emmanuel Macron.

Sur le vote de confiance, enfin, l’adhésion massive, l’importance de l’abstention, donnent à ce scrutin un caractère inédit. Que nous dit-il sur les partis et leur recomposition ? 

Les députés de la République En Marche ont largement voté la confiance. Chez Les Républicains, 75 se sont abstenus et 23 ont voté contre. Chez les constructifs, 12 ont voté la confiance et 23 se sont abstenus. Le soutien n’est donc pas dénué de critiques. La nouvelle gauche s’est largement abstenue, avec 23 abstentions, cinq voix contre et trois pour. Parmi les députés des partis traditionnels, on observe ainsi d’importantes lignes de faille qui risquent de se creuser dans les mois et les années à venir. L’entreprise de déstabilisation amorcée par Macron n’est pas achevée et va se poursuivre à l’intérieur des deux partis, avec un impact plus important encore pour le Parti Socialiste. Au-delà de l’ampleur du vote et de l’abstention, des effets déterminants sont à prévoir sur les partis et leur avenir. Ce qui se joue au Parlement aura un effet considérable sur les partis eux-mêmes.

Autre changement majeur : il apparaît désormais très clairement que l'opposition est incarnée par les deux partis radicaux. Si cette opposition est limitée en nombre au Parlement, cela ne l’empêchera pas de revêtir un caractère spectaculaire, que les députés de la France insoumise cultivent déjà. Cette spectacularisation sera amplifiée du fait de la compétition claire et nette entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon pour savoir qui incarne l’opposition. L’opposition va ainsi se manifester de manière ostentatoire au Parlement. Et pour la France insoumise dans la rue.


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