1. Reprise du commerce mondial : l’Allemagne fonce. Que fait la France ?

Symptôme de l’anémie de la reprise économique depuis la crise financière de 2008, le commerce mondial de produits manufacturés végétait depuis 2011, avec une croissance tombée de 8 % l’an avant la crise à 2 %, jusqu’à ce qu’une reprise inattendue fin 2016 ne regonfle son taux de croissance à 5 % selon les dernières données. L’Insee prévoit même qu’il pourrait atteindre 6 % sur l’ensemble de l’année, du jamais vu depuis 2006, si l’on excepte le rebond éphémère qui suivit l’effondrement de 2009.

En parallèle, l’indice de climat des affaires en Allemagne bat tous les records. Pour les industriels interrogés mensuellement par l’Institut de recherche économique Ifo, la situation conjoncturelle est encore meilleure qu’à la fin des années 80, lorsque la baisse du prix du pétrole, puis le choc de l’unification, faisaient tourner l’industrie allemande à plein régime. Le commentaire de l’Ifo, d’un style en général retenu, parle d’un climat "jubilant" !

L’industrie française profite-t-elle autant de la reprise mondiale ? Les exportations de biens manufacturés ont baissé de 1,7 % au premier trimestre, après, il est vrai, une belle performance les trois précédents trimestres. Il reste que la tendance des exportations françaises est plus faible que celle d’un commerce mondial revigoré, ce qui pose des questions. L’industrie française souffre-t-elle d’un handicap de compétitivité-prix ? La restauration des marges des entreprises et les baisses parallèles des coûts salariaux unitaires et des prix de production dans des secteurs clefs comme les biens d’équipement et les matériels de transport permettent d’en douter. Il faut plutôt chercher du côté de l’inadéquation de l’offre à la demande mondiale ce qui, ''in fine", ramène à la question de l’investissement et de l’innovation, tant la demande ne cesse d’évoluer en fonction des innovations technologiques.

Restaurer la compétitivité de l’économie française, industrie et services, n’est pas qu’une affaire de coûts. Nulle "politique industrielle" ne saura remplacer la recherche et l’innovation par les entreprises elles-mêmes, en raison de la concurrence mondiale dans laquelle elles baignent. En revanche, une recherche scientifique et technique de haut niveau et une meilleure formation de la force de travail peuvent certainement y contribuer.

2. Pékin plus influent que Washington dans les mois à venir

À l’approche du 19ème congrès du Parti Communiste chinois, les grandes manœuvres s’intensifient à Pékin. Personne ne doute que le Président et secrétaire général du parti Xi Jinping sera reconduit pour un deuxième mandat, mais l’avenir du premier ministre Li Keqiang, considéré par beaucoup d’analystes comme plus favorable à la libéralisation économique, est incertain. Or tout ce que décide la Chine a une répercussion rapide et de grande ampleur sur l’économie mondiale. Ainsi, la reprise mondiale de 2009 doit beaucoup à la politique de relance massive initiée par la Chine. Aujourd’hui, la politique économique du Président Xi se concentre sur la lutte contre la corruption, que les réseaux sociaux chinois mettent constamment au grand jour malgré la puissance de la police internet, la pollution et l’excès d’endettement. C’est ce dernier point qui importe le plus pour l’économie mondiale. L’arrestation de Wu Xiaohui, président d’Anbang, seconde compagnie d’assurance chinoise, est plus qu’anecdotique. Soutenue par la largesse prêteuse des banques chinoises, Anbang avait procédé à une série d’acquisitions à l’étranger, tout en vendant des produits d’épargne de court terme dont les actifs sous-jacents ont des maturités plus élevées et sont peu liquides. De ce point de vue, Anbang illustre parfaitement les soucis de la Commission de régulation bancaire chinoise, qui souligne "les risques systémiques de certaines grandes entreprises".

Le piège macro-économique est redoutable : toute tentative de freiner l’endettement par sa contrepartie, le crédit (en hausse de 12,3 % sur un an en mars dernier), risque de refroidir l’économie, alors que l’État central est réticent à se lancer dans des stimuli budgétaires de grande ampleur et que les autorités locales sont tétanisées par la peur d’encourir des accusations de corruption. Pire, la conjonction d’un ralentissement économique et d’une surveillance plus stricte des sorties de capitaux, conséquence de la lutte contre la corruption, pousse le yuan à la baisse, obligeant la banque centrale à puiser encore dans son stock de réserves de change(1) pour stabiliser la devise et, ainsi, éviter des mesures de rétorsion américaines.

Jusqu’à présent, les dirigeants chinois ont navigué adroitement entre Charybde-récession et Scylla-endettement, ce qui a permis à l’économie mondiale de croître à un rythme décent, et même d’accélérer fin 2016. Mais au moment où le débat de politique économique intérieure s’intensifie et où les États-Unis menacent de se lancer dans une guerre commerciale, les risques d’erreurs de pilotage augmentent. A côté de l'aléa Trump, il faut surveiller de près les débats économiques à Pékin, dont Stephen Roach de l’Université de Yale pense qu’ils s’éloignent du chemin des réformes.

3. Marché du travail français : l’éclairage d’une enquête de l’Insee

Alors que le projet de loi permettant de réformer par ordonnances le Code du travail vient d’être adopté par le Conseil des ministres, la Note de Conjoncture de l’Insee apporte un éclairage intéressant sur les dysfonctionnements du marché du travail français. La moitié des entreprises de l’échantillon (industrie, bâtiment et services dont commerce) se disent confrontées à des barrières à l’embauche de CDI ou CDD longue durée. Mais si l’on exclut celles qui considèrent la question sans objet, parce qu’elles ne souhaitent pas embaucher, ce sont 59 % des entreprises qui signalent des barrières, un frein inquiétant au moment où l’économie mondiale semble s’accélérer. Plus intéressant encore, l’Insee a demandé aux entreprises de détailler la nature de leurs difficultés. L’incertitude sur la situation économique vient en tête (28 %), mais il s’agit d’une sorte de bruit de fond macroéconomique sur lequel la politique économique a peu de prise : les fluctuations du commerce mondial, des changes et des taux d’intérêts sont des variables mondiales que la politique économique française n’influence guère. Il faut donc se garder d’interpréter cette réponse comme un appel à une politique de relance, comme on a pu le faire ici ou là. Tout au plus doit-on signaler que l’enquête a été faite avant l’élection présidentielle, et que l’incertitude sur la future politique économique française ne pouvait que s’ajouter aux incertitudes cycliques.

En deuxième position, vient le manque de compétence de la main d’œuvre disponible. Plus d’un quart (27 %) des entreprises désireuses d’embaucher ne trouvent pas les qualifications dont elles ont besoin. Quel défi, mais aussi quelle opportunité pour une équipe qui a mis l’éducation et la formation professionnelle au cœur de sa volonté de réforme ! La difficulté : promouvoir la qualification de la main d’œuvre est un effort de longue haleine, qui exige à la fois réformes de la formation initiale et continue, et moyens, sans beaucoup de résultats à court terme. Raison de plus pour s’y attaquer sans délai. En troisième position viennent les coûts salariaux (cotisations et salaires trop élevés cités respectivement par 18 % et 7 % des entreprises). En regroupant toutes les difficultés liées aux coûts, y compris de recrutement et de licenciement, l’Insee parvient à un total de 23 % des entreprises (pondérées par leurs effectifs) concernées, tandis que 18 % citent les “barrières liées à la réglementation”.

On peut voir les choses autrement : le niveau du SMIC et les coûts de licenciements sont bel et bien liés à la réglementation du marché du travail. Par ailleurs, que les coûts salariaux freinent l’embauche renvoie à nouveau à la structure du marché du travail, dont la rigidité (barrières aux licenciements et SMIC) a fait que les coûts ont augmenté plus vite que la productivité au cours des 15 dernières années, malgré un chômage de masse.

C’est donc l’ensemble des barrières liées aux coûts et à la réglementation qui est pertinent pour jauger le frein à l’embauche que représentent les rigidités du marché du travail français. On arrive alors à un total de 41% d’entreprises(2) entravées dans leurs embauches par les rigidités. C’est de loin le facteur le plus lourd qui freine aujourd’hui la dynamique des embauches, et qui pèsera encore plus lorsque la conjoncture accélèrera.

Porté par ceux-là même qui créent les emplois, les entreprises, ce diagnostic justifie que le gouvernement d’Edouard Philippe s’attaque à la réforme selon un calendrier resserré, et donc par voie d’ordonnances. La réforme doit toucher l’ensemble des rigidités du marché, pas seulement le Code du travail. Le niveau du SMIC en fait partie, et il faudra bien s’y atteler un jour, par exemple en le réduisant sans perte de revenu pour les salariés, grâce à une simplification et un renforcement de la prime d’activité, de façon à en faire un véritable impôt négatif, visible sur le feuille de paye.

4. Pour pouvoir réformer, viser une politique budgétaire neutre

L’obstacle économique aux réformes structurelles est bien connu : réformer le marché du travail comme ceux des biens et services a peu de chance de produire des résultats à court terme. Dans le premier cas, si la réforme vise à rendre le marché plus flexible, donc à rendre les licenciements moins coûteux et plus aisés, elle peut même avoir un coût immédiat. Même si celui-ci est bien plus que compensé dans le futur —la comparaison des taux de chômages allemand (3,9 %) et français (9,5 %) le montre amplement— le coût à court terme peut faire dérailler l’ensemble du programme de réformes, en fournissant des arguments à ses opposants, voire en décourageant ses promoteurs. L’idéal serait donc de combiner une réforme ambitieuse du marché du travail avec une politique budgétaire expansionniste, de façon à ce que l’effet net sur la croissance et l’emploi reste positif.

L’obstacle à cette stratégie est tout aussi connu: le candidat Macron s’était engagé à réduire le déficit structurel de la France selon les engagements pris vis-à-vis de nos partenaires, et à le faire dès 2018, pour des raisons évidentes de crédibilité. Le Premier ministre devrait donc s’engager sur cette voie dans l’élaboration des budgets (État et protection sociale) 2018. Comment résoudre la quadrature du cercle ?

Tout d’abord, l’amélioration de la conjoncture devrait aider à tenir le déficit des administrations publiques proche de 3 % cette année, car la croissance du PIB devrait être plus forte qu’anticipée dans le budget (1,5 % dans le projet de loi de finances pour 2017). Par exemple, le PLF était construit sur une prévision de croissance de la demande extérieure adressée à la France de 3,6 %, alors que l’Insee envisage maintenant un taux proche de 6 %. La conjoncture suffira-t-elle à financer toutes les dépenses que le cabinet Cazeneuve avait engagées, y compris de nombreuses hausses de salaires catégorielles dans la fonction publique, sans les financer? L’audit de la Cour des Comptes est très sévère à cet égard, indiquant que "les dépenses apparaissent manifestement sous-évaluées, principalement pour l’État" et estimant que le dépassement des dépenses par rapport à la trajectoire du Programme de stabilité pourrait être de l’ordre de 7 Mds€, soit 0,3 % du PIB. Il en conclut que le déficit public pour 2017 devrait être de l’ordre de 3,2 % du PIB. Même si la Cour est prudente dans ses évaluations des recettes fiscales futures, tenir le déficit en dessous de 3 % n’est pas acquis. S’il fallait ajuster à la marge la politique budgétaire de façon à rester dans les clous cette année, que ce soit en baissant la dépense publique et non pas en augmentant les prélèvements, comme cela fut fait au début du précédent quinquennat, à la suite d’une grave erreur d’analyse économique sur les multiplicateurs budgétaires(3).

Pour 2018, il serait sage de viser une politique budgétaire neutre, c’est à dire ne cherchant pas à réduire ex-ante le déficit structurel, de façon à soutenir les réformes. Ceci suppose que la réforme du marché du travail soit mise en œuvre dès l’automne, de façon à convaincre nos partenaires, les allemands en particulier mais pas seulement, que la France, cette fois, est sérieuse sur le sujet de la réforme du marché du travail et qu’il serait contre-productif de la forcer à une politique contra-cyclique. On connaît le contre-argument : mieux vaut serrer la vis en début de mandat, de façon à se ménager des marges pour plus tard, lorsque le capital politique des nouveaux élus commence à s’effriter. Réussir la réforme justifie qu’on ne raisonne pas de cette façon. Car, comme Emmanuel Macron l’a souvent indiqué, l’échec des réformes en France pourrait sonner le glas de l’Europe elle-même, en ravivant les tentations nationalistes et protectionnistes que l’espoir né de son élection a contenues, pour le moment.

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(1) Les réserves de change de la Chine sont passées de 4 000 milliards de dollars début 2014 à un peu plus de 3 000 milliards en juin 2017.

(2) Plus exactement, 41% des salariés sont dans des entreprises qui estiment leurs embauches être entravées par ces rigidités, puisque les réponses à l’enquête de l’Insee sont pondérées par les effectifs des entreprises.

(3) L’argumentation entendue en 2012, y compris sur les bancs de l’Assemblée, était qu’une baisse de dépense a un impact récessif plus important qu’une hausse de prélèvement de même ampleur. Il était fondé sur des multiplicateurs estimés économétriquement sur longue période, au cours de laquelle, en moyenne, la dépense publique restait proche de 50% du PIB. A 57% du PIB, on doit douter de l’extrapolation de ces estimations.