La scène se passe à Matignon un samedi en fin d'après-midi. L'air est lourd. L'atmosphère, studieuse. Dans le bureau du directeur de cabinet, l'horloge Louis XVI bat le rythme du temps. Impavide, elle observe les déplacements qui organisent la vie du grand bureau d'un des hommes les plus puissants de la République. Le locataire des lieux s'appelle Benoît, appelons-le par son prénom, cela suffira à notre sujet du jour. Benoît travaille sur un texte, comme tous les samedis à la même heure. Un texte un peu particulier car il ne s'agit pas d'un discours du premier ministre ni même d'une quelconque préface ou, - cauchemar de toutes les "plumes"! - d'une remise de décoration. Non, il s'agit d'un prêche destiné à être lu en chaire.

"Érard, je trouve que la citation de la première épître aux Corinthiens arrive un peu tard. J'ai fait quand même un peu plus que le catéchisme, j'ai même un oncle porte-parole de la Conférence épiscopale. Je ne comprends pas que l'on cite si peu ce texte magnifique où Paul sait se montrer subtil et en même temps brillant conteur. Ce passage est toujours utile quand on veut combattre la division et condamner le désordre moral.

- Entendu, monsieur le directeur, c'est bien noté. J'y penserai la prochaine fois. Mais, vous savez, au grand séminaire, on enseigne peu ce texte, qui est considéré comme daté.

- Daté ? Mais, vous n'y pensez pas, il s'agit d'un des plus beaux passages de la Bible. Enfin, n'oubliez pas surtout que ces textes sont d'abord destinés à obtenir le soutien de nos populations à notre politique.

- Monsieur le directeur, croyez-vous qu'il soit vraiment opportun de mélanger ainsi politique et religion ?

- Mon cher Érard, c'est non seulement opportun mais absolument essentiel si l'on veut continuer à contrôler tous ces Français qui vivent de par l'Europe. Nous devons savoir ce qu'ils pensent pour éviter qu'ils n'importent des idées fausses dans notre belle nation. Nous devons les convaincre de soutenir notre politique et de voter pour nous : je vous rappelle que lors du dernier référendum, nous avons gagné grâce au vote des Français de l'étranger! Enfin, nous devons les utiliser localement pour asseoir notre influence. Est-ce clair ? L'alliance du trône et de l'autel, ce n'est pas nouveau. Nous n'inventons rien, nous poursuivons. Retenez-le. Cela pourrait être une devise.''

La scène est imaginaire, bien sûr. Mais, en fait, pas tout à fait. Car, telle Persan qui regardait la France du XVIIIe siècle avec les yeux de l'Orient, notre directeur de cabinet rédacteur de prêche existe bel et bien. Ce n'est pas en Perse mais en Turquie qu'il faut le chercher, pays où les services du premier ministre, la Diyanet, rédigent chaque semaine les prônes lus en chaire par les imams turcs à travers l'Europe, pudiquement salariés par la Turquie sous le nom d' "assistants sociaux".

Or, ces religieux ont depuis le 1er juillet un allié de poids: le nouveau président du Conseil français du culte musulman, Ahmet Ogras, ancien président d'une structure très proche de l'AKP du président Erdogan, l'Union des démocrates turcs européens (UDTE).

Certains se récrieront, arguant de la situation intolérable créée par cette nouvelle présidence. Je serai plus mesuré. Pourquoi refuserait-on à la Turquie ce que l'on accepte bien volontiers de l'Algérie ou du Maroc? Le problème, ce n'est pas la Turquie, c'est la mise sous tutelle des musulmans de France, à la fois insupportable sur le plan de notre système d'intégration et inefficace si cette situation devait trouver sa justification dans la volonté des autorités de ces pays de contrôler leurs ressortissants. Les musulmans de France sont français pour les trois quarts d'entre eux et ils sont nés en France pour la moitié d'entre eux. Croire que des imams étrangers, parlant mal français et incapables de comprendre les valeurs et la vie quotidienne des jeunes Français, pourraient avoir une influence spirituelle et morale sur eux est tout simplement grotesque : les jeunes adeptes d'un islam de rupture qui préoccupent tant la France n'ont que faire de ces inconnus qui ne comprennent pas ce qu'ils disent.

Alors, faisons un rêve en priant pour que Martin Luther King, le prêcheur baptiste qui secoua le joug des Blancs sur les Noirs aux États-Unis, ait une lointaine influence en France. Rêvons que les Français de confession musulmane se libèrent de la tutelle de leurs pays d'origine et inventent enfin ce qui est aujourd'hui tellement nécessaire à la concorde nationale : un islam français, avec des circuits de financements clairs et transparents, des théologiens ancrés dans notre époque, des modalités de diffusion de leurs paroles aussi performantes que celles utilisées par les salafistes et des autorités publiques françaises qui aident la nouvelle génération de Français de confession musulmane à gérer enfin leur culte de façon indépendante et laïque. Ce serait l'ultime victoire des Lumières et de Montesquieu.