Sept ans après leur ratification, quel est l’impact des Accords de Lancaster House sur la France et le Royaume-Uni ?
 
Les Accords de Lancaster House ont renforcé et approfondi la coopération en matière de défense et de sécurité entre le Royaume-Uni et la France. Pour les Français, l’enjeu était double. Il s’agissait de faire adhérer les Britanniques à la volonté française de renforcer la coopération en matière de défense au sein de l’Union européenne (UE), et nous pouvons dire que cela a été un succès. Paris souhaitait également se munir d’un mécanisme juridique lui permettant d’engager une opération extérieure avec une autre puissance militaire européenne, en dehors du cadre juridique de l’UE. Là encore, cet objectif fut atteint, notamment grâce à la signature de traités dans des secteurs tels que la production de missiles, le nucléaire ou les drones. Ces accords ont donc eu un impact globalement positif. Les deux parties ont atteint leurs objectifs, la coopération s’est renforcée entre les deux pays dans un nombre important de secteurs.

Mais - et c’est un grand mais - l’histoire ne se résume pas à cela. Les trois dernières années ont montré les limites du partenariat. Depuis 2014, la coopération entre les deux pays a en effet stagné et n’a pas atteint son plein potentiel. Ces dernières années, la France a développé une culture stratégique beaucoup plus interventionniste, tandis que le Royaume-Uni s’est montré plus réticent à intervenir au sol, principalement à cause de l’aversion persistante de l'opinion publique causée par la guerre en Irak. Cette évolution de l’attitude britannique s’est faite ressentir lors de récents refus d’intervenir (par exemple lors du vote parlementaire perdu par David Cameron concernant la Syrie) ou de ne fournir qu’un support matériel (par exemple lors de l’opération française au Mali). Toutefois, si les Britanniques ne souhaitent plus intervenir dans des opérations extérieures, ils peuvent néanmoins être disposés à apporter leur appui en matière de renseignement ou pour des opérations aériennes.

Une des conséquences involontaires de cette évolution est que l’étroite coopération entre le Royaume-Uni et la France - en particulier dans les opérations militaires - en a souffert. Si Londres souhaite poursuivre son ambition de “jouer dans la cour des grands” et demeurer influent dans le monde, le pays devra pourtant consolider sa relation avec la France - et à travers la France, l’UE - aussi rapidement que possible.

Pensez-vous que les négociations du Brexit entre le Royaume-Uni et l’Union européenne  mettront en danger le partenariat franco-anglais en matière de défense et de sécurité ?

En théorie, non. Le partenariat franco-britannique est avant tout bilatéral et a été construit en dehors du cadre juridique de l’UE : le partenariat ayant été largement conçu selon un cadre, une doctrine et une terminologie propres à l’OTAN. Cela signifie que les négociations européennes sur le Brexit ne devraient avoir aucun impact.

Tout ceci est cependant purement théorique. En pratique, je ne vois pas comment les négociations sur le Brexit pourraient ne pas avoir un impact sur les relations franco-britanniques, et cela pour deux raisons. En premier lieu, même si Macron ne souhaite pas “punir” le Royaume-Uni, il reste un ardent défenseur du projet européen, ce qui signifie qu’il recherchera la meilleure solution pour la France et l’UE. En second lieu, le Royaume-Uni est dans une position de relative faiblesse concernant ces négociations, cela pourrait alors inciter Londres à faire des concessions concernant les questions de défense et de sécurité. Dans ces conditions, il paraît difficile d’imaginer qu’un partenariat fondé sur la coopération en matière de défense continue à fonctionner, tandis que dans le même temps les relations dégénèrent dans d’autres secteurs.

Cependant, le Royaume-Uni ne sera pas le seul à souffrir du Brexit. Il pourrait également y avoir des conséquences pour la France, qui ne souhaite pas être le seul moteur de la politique de défense et de sécurité commune et qui va maintenant devoir rechercher des alliés au sein de l’UE, expliquant sa main tendue vers l’Allemagne. En retour, les Allemands devront augmenter leurs dépenses militaires et faire évoluer leur conception stratégique. En somme, les conséquences involontaires des négociations sur le Brexit vont probablement endommager la relation entre la France et le Royaume-Uni, mais aussi faire évoluer les partenariats en matière de défense entre États membres européens.

Comment le Royaume-Uni perçoit le projet européen de défense ?

Il existe actuellement deux perceptions. La première consiste pour le Royaume-Uni à souhaiter “bonne chance” aux États membres de l’UE dans ce projet. Dans les faits, Londres et les capitales européennes sont d’accord sur un grand nombre de questions et peuvent imaginer ensemble une politique commune de sécurité et de défense. Le Royaume-Uni, qui n’a jamais soutenu l’idée d’une intégration militaire complète entre États membres, pourrait continuer à conserver sa souveraineté concernant l’achat d’armement ou les opérations.

D’une certaine manière, tout ceci semble convenir au Royaume-Uni, aux États membres et aux institutions européennes. Mais en réalité, le Royaume-Uni regardera probablement ce rapprochement entre États membres au sein de structures européenne avec une certaine envie. Les Européens coopéreront davantage les uns avec les autres, passeront des accords entre eux et développeront ainsi une meilleure compréhension mutuelle. Entre-temps, les Britanniques auront la pénible tâche de reconstruire, identifier et développer une nouvelle série d’alliances s’il veulent atteindre leur objectif en matière de politique étrangère. En plus de ces accords bilatéraux, ils devront également mener à bien la construction cruciale d’une “special relationship” avec l’UE en matière de sécurité et de défense.

Une autre difficulté subsiste. La défense et la sécurité sont les secteurs dans lesquels le Royaume Uni a le plus d’influence : son industrie de la défense est très importante et il dispose aussi d’un siège permanent au Conseil de sécurité. Il s’agit donc d’un des rares secteurs dans lequel le Royaume-Uni dispose d’un levier de négociations. Il est toutefois crucial que les Britanniques maintiennent leur force dans ces secteurs afin de s’assurer d’être en capacité de bâtir une nouvelle série de relations bilatérales.

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