Quel sera le rôle de ce centre ?


Durant la campagne, le candidat Macron avait évoqué la création d’une task force chargée d’animer et de coordonner l’action contre le terrorisme. Ses porte-paroles avaient indiqué que cette unité serait rattachée à l’Elysée, qu’elle serait composée de 80 à 100 membres et qu’elle aurait à conduire la coordination des services de sécurité en matière de lutte antiterroriste.
 
Ces premières déclarations avaient suscité quelques questions de la part des journalistes qui s’étaient interrogés sur les missions d’une si grande cellule et sur l’articulation de celle-ci avec les états-majors déjà consacrés à la coordination de l'antiterrorisme au sein des différents services français. Plusieurs commentaires de l’entourage du candidat avaient ensuite précisé le projet. La nouvelle unité n’aurait pas de fonction proprement opérationnelle et se concentrerait sur le pilotage stratégique de l'antiterrorisme et ses effectifs seraient plus proches d’une vingtaine d'agents que d’une centaine.
 
La publication à la mi-juin du décret sur le centre national du contre-terrorisme (CNCT) est venue clarifier les choses : le CNCT appartient bien à la “coordination nationale du renseignement”. Chargé de l’analyse de la menace et de la formulation de la stratégie conduite contre le terrorisme (l’idée de mission opérationnelle semble écartée), il détermine aussi les actions coordonnées que le président de la République fixe aux services et coordonne les initiatives de la France en matière de coopération internationale antiterroriste.
 
Cette première clarification, la nomination du préfet Bousquet de Florian à la tête de cette nouvelle structure, comme les déclarations du nouveau président de la République nous renseignent sur la cohérence du projet, même si elles ne permettent pas, à ce stade, de donner une image précise de la structure et des missions de ce nouveau département de l’Elysée.
 
Quelle analyse faites-vous de cette initiative novatrice  ?

 
Une première observation porte sur l’affirmation de la responsabilité éminente du président de la République dans les affaires de terrorisme et par extension de renseignement. Il s’inscrit clairement dans la logique des nouvelles autorités et constitue un élément clé de la stratégie de présidentialisation. Le chef des armées est aussi le sommet du renseignement de sécurité. Le décret indique, dans une formulation inédite, que le CNCT "transmet les instructions du président de la République aux services concernés", en suggérant peut être une extension – bienvenue – du domaine réservé. Au-delà, le décret vient consacrer clairement les réformes décidées en 2008 par le Président Sarkozy et la création d’un CNR, qui n’avait jamais réellement pu affirmer la vocation que ses promoteurs avaient envisagée.
 
S’agissant des missions précises du CNCT et de l’organisation de la nouvelle structure, on perçoit à travers les formulations du décret l’intention de donner à cette task force une fonction de pilotage stratégique de l’action antiterroriste. Cette mission comporte l’évaluation et l’analyse de la menace à partir des informations et du renseignement accumulés par les services, la définition des stratégies d’action face au terrorisme et la coordination des réponses données par l’appareil d’Etat. On peut s’interroger à ce stade sur les structures et les mécanismes qui permettront de gérer, depuis l‘Elysée, ces différentes missions et notamment sur la nature des liens à établir entre la task force et les structures des différents services et du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) pour articuler au mieux le pilotage stratégique et la mise en œuvre opérationnelle des orientations définies au niveau politique.
 
De telles task force existent au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, peut-on apprendre de ces deux exemples ?
 
Aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, d’importants centres chargés de l’analyse du renseignement antiterroriste et de la formulation des stratégies antiterroristes existent : le National Counter-Terrorist Center (NCTC) aux Etats-Unis et le Joint Terrorism Analysis Center (JTAC) au Royaume-Uni. Si on peut tirer des leçons de ces expériences, il faut sans doute souhaiter que le CNTC français s’inspire des apports de l'expérience américaine, à savoir l'établissement d’un environnement de partage systématique de l'information au sein de la communauté du renseignement et la mise en place d'une réelle planification stratégique de la lutte antiterroriste.
 
Il faut également noter que les systèmes britanniques et américains séparent assez nettement le niveau de l’analyse, confiée aux lourdes machines des services, et le niveau de la formulation des stratégies et de la décision qui est géré au plus près du pouvoir exécutif, sous l’autorité, à Washington du NSC et à Londres du cabinet du Premier ministre. C’est sans doute vers ce type de schéma que nous évoluerons. Le travail d’analyse proprement dit est situé au sein des services tandis que les tâches d’évaluation, de pilotage stratégique et de coordination des actions sont concentrées au niveau de la task force, au plus près du pouvoir politique, c’est à dire à l’Elysée.
 
Au-delà même de sa mission centrale, l'antiterrorisme, il reste à savoir si cette task force, intégrée dans la structure de la Coordination Nationale du Renseignement, pourra s’engager  activement sur des missions plus générales de supervision et de coordination du fonctionnement de services de sécurité en constante évolution. Pourra-t-elle jouer un rôle dans l’effort de modernisation, d’adaptation et de réforme des services français, en s’appuyant sur un rôle plus significatif d'une communauté du renseignement qui semble aujourd’hui à la recherche d’un centre et d’une gouvernance ?


Pour aller plus loin :

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