L’élection d’Emmanuel Macron à la tête de l’État français est un signal d’optimisme envoyé à tous ceux qui redoutaient une déconstruction européenne et un repli illusoire derrière des barrières nationales. En réponse à la décision britannique de quitter l’Union européenne (UE) et à l’arrivée à la Maison Blanche d’un président pourfendeur du projet européen, la France a choisi d’élire à sa tête un partisan résolu du projet européen et de ses valeurs. Les conditions sont ainsi créées pour rétablir une relation de confiance entre Paris et Berlin au moment où, comme le disait récemment la chancelière allemande à Munich, les Européens doivent prendre en main leur destin : leur sécurité et leur prospérité en dépendent.  

Pour réussir et entraîner avec lui une nouvelle dynamique, le couple franco-allemand a besoin d’équilibre. L’harmonie entre Paris et Berlin ne peut simplement reposer sur des paroles ou des gestes d’amitié. Dans un monde où les enjeux sont de plus en plus globaux, la France et l’Allemagne se doivent d’être des puissances économiques fortes qui coopèrent sur les sujets essentiels. Pour relancer l’Union, la balle est d’abord dans le camp de la France, qui doit réformer son marché du travail et assainir ses finances publiques. Mais l’Allemagne a également un rôle clé à jouer pour assurer un jeu coopératif, dans l’intérêt de tous. Plus de responsabilité, pour plus de solidarité. C’est ce message qui est défendu dans le rapport de l’Institut Montaigne, L’Europe dont nous avons besoin. L’Europe pourra alors répondre aux grands défis auxquels elle doit faire face. Ces derniers sont de trois ordres. Il s’agit de renforcer l’Union économique et monétaire ; de répondre à l’exigence de prospérité et de croissance économique des peuples européens ; et, de manière parallèle, d’agir collectivement pour assurer la sécurité de nos concitoyens.

Renforcer la zone euro pour renforcer l’Union européenne

Le partage de la compétence monétaire par dix-neuf États membres représente l’aboutissement de décennies d’intégration politique et économique. Cependant, les règles qui régissent le fonctionnement de la zone euro restent incomplètes, ce qui explique en partie les différentes crises traversées par les pays de la zone ces dernières années et fait courir un risque sur la viabilité globale du système. Le renforcement de la zone euro doit être l’une des priorités sur laquelle Paris et Berlin devront se pencher. Le président français propose d’instaurer une "capacité budgétaire" pour compléter le pilier monétaire de la zone euro et mieux soutenir l’activité économique, idée qui a fait l’objet de nombreux travaux académiques. Si les débats sont vifs entre la France et l’Allemagne sur cette question, il est à tout le moins nécessaire pour les deux pays de défendre certaines évolutions permettant d’assurer une meilleure coordination des politiques économiques menées dans chaque État membre : en particulier le rétablissement des sommets de la zone euro au niveau des chefs d’État et de gouvernement ou la création d’une commission de la zone euro au sein du Parlement européen, ce qui renforcerait en outre la légitimité démocratique des décisions prises.

Nous proposons également d’élargir le rôle et les moyens du Fonds européen d’ajustement à la mondialisation en le dotant d’une enveloppe de soutien à la stratégie économique de la zone. Ce fonds, actuellement trop peu utilisé, pourrait s’avérer utile pour soutenir des politiques de croissance inclusive ou financer des aides et des interventions dans certains États membres, selon une politique décidée au niveau européen. Par ailleurs, il serait utile d’initier une transformation du Mécanisme européen de stabilité (MES) vers un Fonds monétaire européen (FME). Le MES joue actuellement un rôle important pour assurer la crédibilité financière de la zone euro, sa transformation en FME permettrait d’intégrer cette institution dans le droit européen et d’assurer son contrôle par le Parlement, dans le cadre d’un dialogue équilibré avec le FMI. Enfin, il faut achever la mise en place de l’Union bancaire, la robustesse de ce secteur étant essentielle au financement et à la stabilité de nos économies.

Renforcer la puissance économique européenne

La disparité des taux de chômage et de croissance au sein de l’UE est l’une des principales causes de la défiance grandissante des opinions publiques à l’égard du projet européen. Pourtant, la responsabilité des résultats économiques repose avant tout sur les décisions prises par les gouvernements nationaux. L’intégration européenne n’a pour rôle que d’amplifier les politiques nationales et non de se substituer à elles. C’est tout le sens du principe de subsidiarité consacré par le traité sur l’UE, principe essentiel. Aussi, nous préconisons d’achever le marché intérieur en renforçant l’intégration européenne dans un nombre limité de domaines pertinents et en privilégiant la reconnaissance mutuelle dans les autres.

Concernant la politique de la concurrence et la politique commerciale, l’Allemagne et la France pourraient tomber d’accord sur certaines propositions présentes dans le débat depuis de longues années. C’est notamment le cas d’une orientation de la politique de la concurrence qui permet d’accompagner l’émergence de groupes européens de taille mondiale, ou encore de l’exigence de réciprocité dans l’ouverture des marchés publics négociée avec nos partenaires commerciaux. 

L’Europe doit également jouer un rôle moteur pour assurer la compétitivité de l’industrie numérique européenne. Ce secteur clé de l’économie représente à la fois un enjeu de croissance mais également de souveraineté. Paris et Berlin doivent devenir force de propositions sur ces questions dans le cadre proposé par la Commission européenne, le marché unique numérique doit permettre de réguler plus efficacement les quasi-monopoles dont bénéficient certaines entreprises américaines en Europe. 

Renforcer la défense de l’Europe

Le départ programmé du Royaume-Uni et les déclarations du président Trump sur le rôle de l’OTAN ont fait naître chez les Européens une inquiétude quant à la viabilité du parapluie militaire atlantique et américain. Il s’agit d’un moment historique dans lequel des progrès significatifs en faveur d’une Europe de la défense pourraient être réalisés. Dans la continuité de la Stratégie globale de l’UE adoptée en juin 2016, l’UE devrait travailler à un Livre blanc sur les questions de défense, définissant des perspectives communes ambitieuses. C’est à la France et à l’Allemagne qu’il convient d’impulser ce travail, en préparant ensemble une première feuille de route.

Le rapport de l’Institut Montaigne propose de mobiliser un montant ambitieux de 10 milliards d’euros annuel dédié à la sécurité et à la défense dans le budget européen pour 2021-2027, tout en renforçant le rôle de l’Agence européenne de défense. Il faut également créer un quartier général permanent pour la planification et la conduite des opérations militaires de l’UE, initiative à laquelle le Royaume-Uni s’est toujours opposé. Cela doterait les armées européennes d’une capacité collective de réaction afin de mener depuis un siège unique des opérations urgentes décidées au niveau européen.

Les citoyens européens attendent de leurs dirigeants et de l’UE qu’ils répondent à l’impératif de prospérité et de sécurité. La France et l’Allemagne se doivent de penser la politique européenne en termes d’efficacité et de résultats, en n’épuisant pas toute leur énergie dans des débats institutionnels. L’UE doit devenir plus pragmatique et moins administrative. C’est le sens des propos d’Emmanuel Macron et Angela Merkel lors de leur première conférence de presse commune et c’est l’impératif que nous dicte l’environnement géopolitique et économique toujours plus complexe dans lequel l’Europe se trouve aujourd’hui.