Face au président de la République, Emmanuel Macron, et au Premier ministre, Edouard Philippe, on n’entend que Jean-Luc Mélenchon et ses camarades de La France Insoumise. Ils ne sont pourtant que 17 élus à l’Assemblée nationale alors que la Nouvelle Gauche en compte 31 et Les Républicains 136. Mais ces deux groupes sont encore sous le choc de leurs échecs respectifs et divisés sur l’attitude à adopter sur les projets de loi proposés par l’exécutif. Quant à Marine Le Pen, outre qu’elle n’a pas de groupe au Parlement et qu’elle accuse le coup de sa déroute au second tour de la présidentielle, elle est empêtrée dans les controverses internes qui secouent son parti.

Mélenchon attire les feux de l’actualité. Et pas simplement parce que la justice ouvre une enquête sur l’emploi de ses assistants parlementaires du Parlement européen. Mais parce que surfant sur son bon résultat au premier tour de la présidentielle (19,6%), il ne cesse de fustiger le président de la République. Surtout, sur la réforme du code du travail que Jean-Luc Mélenchon et les députés de son mouvement dénoncent avec virulence au Parlement. Et aussi dans la rue. Le 12 juillet, La France Insoumise a convoqué des manifestations. Elle relaie maintenant l’appel à manifester de la CGT le 12 septembre et convoque à son tour une autre manifestation le 23 septembre.

Que représente donc Jean-Luc Mélenchon ? Que signifie "le mélenchonisme" et quel est son avenir ? La réponse la plus courante est qu’il personnifie la gauche de la gauche. Et, en effet, la plupart de ses propositions s’inscrivent dans la tradition d’une certaine gauche à la française, républicaine, laïque, humaniste, souverainiste, étatiste, protectionniste, sociale, protestataire et radicale. Son programme, L’Avenir en commun, déroulait de vieux préceptes consistant à "faire payer les riches" et à "prendre l’argent là où il est", à dépenser et à taxer. Mélenchon renoue aussi avec la tradition parlementaire de la gauche en proclamant, lui qui concentre tout sur sa personne, la nécessité d’"abolir la monarchie présidentielle", et, grâce à une assemblée constituante, d’instaurer une VIème République ; parallèlement, il prône des mesures qui attestent sa profonde méfiance envers la démocratie représentative comme par exemple la révocation des élus en cours de mandat et l’organisation fréquente de référendums d’initiative citoyenne. Par ailleurs Jean-Luc Mélenchon promet de renégocier le contenu des traités européens et, en cas d’échec, de sortir unilatéralement de ces traités. En politique étrangère, il se montre très critique envers les États-Unis mais exprime de l’empathie pour Poutine. Il veut abandonner l’Otan mais en revanche adhérer à l’Alliance bolivarienne fondée en 2004 par Fidel Castro et Hugo Chavez et qui promeut des coopérations commerciales et culturelles alternatives à la zone de libre-échange des Amériques initiée par Washington. Enfin, il affiche son intention de "constitutionnaliser la règle verte", d’engager la sortie du nucléaire et d’assurer 100 % d’énergies renouvelables en 2050, verdissant ainsi son programme rouge.

Toutefois, Mélenchon n’est pas que le représentant de la gauche néo-communiste et socialise matinée d’écologie. Il refuse désormais de rester enfermé dans des logiques d’appareil et dans le seul camp de la gauche. "Mon défi, a-t-il expliqué au Journal du dimanche du 2 avril 2017, n’est pas de rassembler la gauche, étiquette bien confuse. Il est de fédérer "le peuple". Son affiche de campagne le montrait en gros plan avec le slogan : "La force du peuple". Il a cherché ainsi et réussi partiellement à étendre son assise électorale. Pour Mélenchon, il s’agit également, à l’instar de Podemos en Espagne et sous l’influence de la théorie des philosophes Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, de prospérer grâce à un populisme qu’il a revendiqué à plusieurs reprises. La France Insoumise prétend instaurer un nouveau clivage opposant le peuple à l’oligarchie. Un peuple a priori différent de celui auquel s’adresse Marine Le Pen même si parfois il se recoupe en partie car Mélenchon oscille entre un appel incessant au peuple citoyen, responsable, démocrate, conscient, vertueux, actif, politisé, et un dialogue direct avec "les gens", ce substantif que le Parti communiste de Georges Marchais utilisait abondamment et que Mélenchon emploie constamment.

Enfin, Mélenchon mêle une personnalisation à outrance et la mobilisation collective de ses soutiens ne recourant à de multiples répertoires d’action : des réunions publiques centrées autour de lui au cours desquelles ses talents d’orateur explosent, des actions de "déboulés" (meetings dans des lieux symboliques organisés au dernier moment), des manifestations de masse, des prestations télévisées qui enchantent les médias, une présence constante et extrêmement suivie sur les réseaux sociaux, des initiatives originales comme celles de l’hologramme.

Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, chacun et chacune dans son genre, ont précipité la crise des partis traditionnels et ouvert une crise du système partisan qui est loin d’être résolue. Pour sa part, le leader de La France Insoumise a réalisé son vieux rêve de dépasser le PS et il pèsera considérablement sur les éventuelles tentatives de refondation de celui-ci. Bien plus, il entend jouer pleinement son rôle dans la recomposition du système politique qui va se produire. Et incarner l’opposition sans concession et sur tous les sujets à Emmanuel Macron et à son gouvernement.

La France Insoumise dispose certainement d’un espace politique et peut penser raisonnablement consolider son influence. Mais elle présente également des faiblesses. Autant elle pourrait réaliser un bon score aux prochaines élections européennes en 2019 en dénonçant l’Union européenne, autant cela sera plus compliqué lors du scrutin des municipales en 2020. La France Insoumise manque encore d’un réel enracinement local qu’elle essaiera néanmoins de combler en s’appuyant sur ses députés qui travailleront sur le terrain. Mais surtout, comme tout mouvement personnalisé de ce type, elle dépend entièrement de son créateur, Jean-Luc Mélenchon. Tant que celui-ci bénéficie d’une certaine aura, que sa parole séduit et que ses critiques portent, la France Insoumise peut se maintenir voire prospérer. Surtout si la politique économique et les réformes du président et de son gouvernement ne se traduisent pas rapidement en résultats positifs, ou pire si elles provoquent de la protestation sociale, ce à quoi s’emploiera la France Insoumise. En revanche, la moindre erreur commise par Jean-Luc Mélenchon, l’usure inévitable des années, la lassitude envers une opposition systématique et le manque de crédibilité pour prétendre à un jour briguer la plus importante magistrature de la Vème République pourraient s’avérer préjudiciable.

Ce mouvement connaîtra sans doute de fortes tensions internes. Car Jean-Luc Mélenchon entend attirer dans son "peuple" dressé contre "les puissants" des "gens" venus d’autres horizons que ceux de la gauche ou issus des milieux ouvriers et populaires qui votent pour Marine Le Pen. Ce qui risque de désarçonner les électeurs de gauche qui voient en lui le "vrai" leader de leur camp. En Espagne, Podemos a alterné des phases où il entendait rassembler le peuple et d’autres où il acceptait de forger des alliances avec d’autres forces de gauche, et cela a provoqué des déchirements fratricides. Raison de plus pour Jean-Luc Mélenchon de jouer de son charisme, qui constitue le ciment de La France Insoumise. Mais Max Weber a montré les risques de la routinisation du charisme. C’est là l’une des fragilités de La France Insoumise.

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