On ne pourra ici indiquer leurs noms, pour rester fidèles aux règles de Chatham House – pas de citations nominatives – qui garantissent un dialogue plus fluide. Il serait tentant bien sûr de brosser un portrait parallèle des deux personnages, l’Ancien et le Nouveau, mais ce serait simplifier excessivement la réalité : l’un ("le Nouveau") est certes plus soucieux de présenter les choses de façon séduisante à des interlocuteurs occidentaux, l’autre ("l’Ancien") paraît plus classique. C’est donc le pragmatisme qui frappe chez le premier et la subtilité qui retient l’attention chez le second. Mais en fait, leurs messages concordent ou se rejoignent, sinon complétement, du moins très largement.

Lors des deux rencontres, la conversation a porté essentiellement sur la politique régionale de l’Iran, ce qui en soi constitue un développement nouveau. Il y a quelques années, il n’aurait été question que du dossier nucléaire et, peut-être d’Israël (encore mentionné aujourd’hui bien entendu, mais de manière moins centrale). Pour l’un et l’autre de nos visiteurs, l’Iran fait face à une double menace dans la région : la montée du terrorisme, d’inspiration takfiri, et l’hostilité à l’Iran des pays du Golfe et, dans une certaine mesure, de la Turquie. L’Iran n’exporte pas sa révolution, il ne soutient pas spécialement les chiites, il vient en aide aux gouvernements légitimes qui le lui demandent, il a joué grâce aux Gardiens de la Révolution un rôle essentiel pour empêcher Daesh d’atteindre Erbil et Baghdad après la chute de Mossoul, alors que les Occidentaux ont mis du temps à réagir.

Quelle est l’origine du terrorisme dans la région ? C’est l’instrumentalisation des "printemps arabes" par l’Amérique, Israël, les Etats du Golfe et la Turquie qui a provoqué l’émergence d’al-Nosra et de Daesh. Dans le cas de l’Egypte, le schéma est un peu différent, mais il y a eu "vide politique" à un moment donné, qui a fait le jeu des extrémistes, là aussi soutenus de l’extérieur. Dans le cas de la Syrie – omniprésente dans les démonstrations de nos visiteurs – ce sont les interférences étrangères presque concomitantes au soulèvement qui ont produit le drame, même si de toute évidence le président Assad a commis des erreurs.

Au total donc, si la République islamique intervient en Irak ou en Syrie, par l’envoi de conseillers militaires et l’encadrement de milices, elle le fait selon nos visiteurs afin de contrer les tentatives de changement de régime provoquées par des interventions militaires extérieures. Et pour assurer sa sécurité face à la menace de l’hydre terroriste. Le second de nos interlocuteurs note que les peuples ont le droit de se soulever – Cf. Bahreïn et le Yémen –, mais à condition de rester dans un cadre légal, pacifiquement, sans ingérences extérieures, comme ce fut le cas, selon lui, de la révolution iranienne de 1979.

Pourquoi l’hostilité des voisins de l’Iran (sauf l’Irak) à son égard ? La religion ne constitue, selon nos visiteurs, qu’un facteur secondaire. Notre second interlocuteur a nettement marqué qu’il s’agit surtout d’une aversion de pays non-démocratiques à l’égard d’une démocratie, avec le facteur aggravant d’un alignement sur les Etats-Unis et de plus en plus sur Israël. Des mots très durs ont été prononcé contre la Turquie, les pays du Golfe et les Etats-Unis, coupables d’avoir à des degrés divers soutenu Daesh et d’autres groupes terroristes, assurant ainsi la jonction entre les deux menaces existentielles pour l’Iran. Ces deux visiteurs ont exposé que l’Iran avait souvent offert à l’Arabie saoudite et aux pays du Golfe des canaux de dialogue et de coopération, en général en vain. Des accords sur le pétrole ou en matière de sécurité avaient pu d’ailleurs exister par le passé entre la République islamique et le Royaume wahhabite.

On n’en était plus là. Pour nos interlocuteurs, une nouvelle génération de princes, en Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis, était arrivée au pouvoir et voulait absolument en découdre. C’était là l’origine profonde de la crise entre le Qatar et les Etats du Conseil de coopération du Golfe (GCC). Nos Iraniens se donnent les gants de ne pas vouloir aggraver les choses. L’Iran, expliquent nos visiteurs, aide marginalement le Qatar, qui ne peut pas se laisser faire, mais Téhéran souhaite fondamentalement l’apaisement. "Nous n’avons pas besoin d’une crise supplémentaire à nos frontières". Même raisonnement s’agissant des revendications à un Etat kurde, qui risquent là aussi de compliquer encore plus la situation régionale.

En arrière-plan, l’affrontement avec l’Amérique reste évidemment structurant pour la politique de l’Iran. Notre premier visiteur, actuellement aux affaires, n’a pas caché une sérieuse inquiétude à l’égard de l’administration Trump : "venant de ces gens, on peut s’attendre à tout, à tout moment". Notre second interlocuteur affiche une attitude plus détachée : "ils feront ce qu’ils voudront et nous nous adapterons". Cependant, pour l’un et pour l’autre, seule l’Europe, en coopération avec la Russie et la Chine, peut retenir Washington de remettre en cause l’accord nucléaire du 14 juillet 2015. L’Europe d’ailleurs doit faire plus, c’est-à-dire imposer une mise en œuvre de l’accord qui casse "l’extra-territorialité" des lois américaines, libère les financements bancaires et permette ainsi aux relations économiques avec l’Iran de trouver leur plein développement. La Russie est mentionnée comme un allié stratégique au Moyen-Orient mais on ne sent pas de la part de nos visiteurs une grande cordialité à son endroit.

Au croisement de toutes les préoccupations stratégiques iraniennes, le conflit en Syrie est revenu constamment dans les propos des deux Iraniens à Paris. Comment peut-on imaginer une sortie de crise ? Le haut cadre de la République islamique actuellement aux affaires constate que le rapport de forces sur le terrain est maintenant complétement en faveur du régime syrien, grâce à l’appui iranien d’ailleurs plus que du fait de l’intervention de la Russie. Mais il glisse au passage que la question pour son pays est celle de la "durabilité politique" de cette position de force. C’est pourquoi Téhéran soutient une solution politique qui laisserait le président Assad en place – aussi longtemps que les Syriens le voudront – mais dans le cadre d’arrangements constitutionnels qui relativiseraient ses pouvoirs.

Notre autre visiteur esquisse une perspective plus sombre. Daesh, constate-t-il, se survivra à lui-même, sous une autre forme, non plus territorialisée, mais pas moins redoutable. "L’Etat islamique" s’apprête d’ailleurs à renvoyer dans leurs pays d’origine des milliers de combattants étrangers, qui vont disséminer la terreur de par le monde. Sur place même, il continuera, avec les autres groupes terroristes, à jouer la carte de la subversion. Dès lors, "le gouvernement syrien continuera à avoir besoin de l’aide de l’Iran et nous continuerons à lui accorder cette aide aussi longtemps que nécessaire". Les milices ne sont pas spécialement un problème, comme on le voit en Irak, où la "mobilisation populaire" a pu être rattachée à l’armée nationale.

Enfin, nos Iraniens à Paris placent beaucoup d’espoirs, disent-ils, dans le dialogue avec la France. On peut noter au passage que leur présence même (pour des entretiens qui avaient aussi un volet officiel) dément la légende selon laquelle l’Iran tiendrait grief à la France de son attitude ferme lors des négociations de l’accord nucléaire. Ils attendent beaucoup du nouveau président de la République, d’une part face à l’Amérique, d’autre part sur le plan régional. De ce dernier point de vue, ils considèrent que les propos du président Macron sur la non priorité du départ d’Assad ouvrent des possibilités de coopération intéressantes.

S’il nous est permis de tirer une ou deux conclusions générales de ces conversations avec deux personnalités iraniennes, nous dirions peut-être qu’il est probable en effet que le dialogue soit appelé à se développer entre la France et l’Iran. Les circuits non officiels – les think tanks – ont certainement un rôle à jouer pour faciliter ce dialogue. Les rapides éléments qui précédent montrent que les perceptions de départ, s’agissant en particulier de la situation dans la région, ne comportent pas, c’est un euphémisme, que des éléments de convergence. Il y a certainement intérêt à approfondir ce type de contacts pour clarifier les analyses et tenter de les rapprocher ou, au minimum, pour gérer les différences d’appréciation.

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