Ce pourrait être un test distrayant en même temps que vaguement instructif, comme les journaux en proposent à leurs lecteurs dans leurs pages estivales : êtes-vous plutôt "néo-cons à la française" ou plutôt "gaullo-mitterrandien ?".

Le test comporterait bien entendu toute une série de questions, avec réponses binaires de préférence pour ne pas trop solliciter les cerveaux fatigués des vacanciers : avons-nous eu raison d’intervenir militairement en Libye ? La ligne Hollande-Fabius sur l’Iran était-elle trop dure ? Fallait-il envoyer la troupe au Mali ? Etait-ce une bonne idée de mettre l’accent sur la nécessité d’un départ rapide de Bachar al-Assad ? N’aurions-nous pas dû au cours de ces dernières années "parler davantage aux Russes" ? La France a-t-elle fait preuve de trop de suivisme à l’égard des Américains ? Doit-on dans les circonstances actuelles durcir notre approche à l’égard de a/ L’Arabie saoudite b/ le Qatar c/l’Égypte d/la Turquie ? e/Israël ?

Nous ne traiterons pas ici le sujet de manière aussi cavalière. Parce que, certes, il s’agit d’affaires sérieuses, mais aussi pour deux autres raisons précises. La première est que le président de la République lui-même s’est prononcé, et cela de manière assez nette. Nous ne sommes plus dans le domaine de la spéculation analytique mais sur le terrain du positionnement politique du chef de l’Etat au titre de son "domaine réservé"- qui engage la France devant l’Histoire. Emmanuel Macron a notamment livré sa pensée dans l’interview qu’il a donnée le 21 juin à huit journaux européens : "Avec moi, ce sera la fin d'une forme de néo-conservatisme importée en France depuis dix ans. La démocratie ne se fait pas depuis l'extérieur à l'insu des peuples. La France n'a pas participé à la guerre en Irak et elle a eu raison. Et elle a eu tort de faire la guerre de cette manière en Libye". Il avait comme candidat développé la même idée dans son interview à Mediapart, l’avant-veille du second tour de la présidentielle, en précisant : "je souhaite revenir à une filiation française que je qualifierais plutôt de gaullo-mitterrandienne ou de chiraquienne".

On comprend très bien que le président utilise ces formules car elles sont depuis quelques temps en effet dans l’air du temps. Il a donc raison en termes de communication, car c’est pour lui le moyen de se faire comprendre. Il est vrai aussi, et c’est la seconde raison de prendre le sujet au sérieux, que les concepts de "néo-conservatisme à la française" et de "Gaullo-Mitterrandisme" ne sont pas d’une clarté limpide. On peut se demander si ces notions ne recouvrent pas en réalité toute une série d’erreurs de perspective ou de malentendus – et donc ne rendent pas plus difficile en fait un débat de fond sur les options réelles d’une diplomatie française à réinventer.

La France a-t-elle cédé ces dernières années à une "forme de néo-conservatisme importé" d’outre Atlantique ? Si l’on prend la formule au premier degré, cela paraît difficile à soutenir. Peut-être avons-nous eu tort d’intervenir en Libye, mais c’était avec l’autorisation du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, à la demande de la Ligue arabe, pour des raisons humanitaires et non a priori pour changer le régime ou instaurer la démocratie. Or la doctrine des "néo-cons" préconise à peu près l’inverse, c’est-à-dire l’intervention unilatérale pour exporter le modèle démocratique ou l’intervention préemptive, non moins unilatérale, pour se prémunir d’un danger supposé imminent. Avons-nous dans un second temps déformé le sens de la résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies qui autorisait le recours à la force en Libye lorsque nous avons compris que Kadhafi ne changerait pas d’attitude ? On peut en débattre, mais les Français et les Britanniques, une fois engagés, pouvaient-ils raisonnablement arrêter leurs opérations en attendant des jours meilleurs ? Et si nous avions laissé Kadhafi en place, croit-on vraiment qu’un calme miraculeux serait revenu dans ce pays et la région du Sahel ? En Syrie, nous avons encore moins suivi la ligne "néo-cons" puisque nous ne sommes pas intervenus militairement contre le régime. Lorsque nous avons envisagé en août 2013 d’utiliser la force, ce n’était pas pour changer le régime, mais pour faire respecter une loi internationale parmi les mieux établies, celle du non emploi de l’arme chimique. D’ailleurs M. Macron ratifie ex-post cette attitude en indiquant que lui-même procéderait à des frappes unilatérales contre le régime syrien si celui-ci franchissait à nouveau deux "lignes rouges", dont le recours à l’arme chimique. Il en "rajoute" en quelque sorte en évoquant l’accès humanitaire comme une seconde ligne rouge. Faut-il qualifier pour autant le président de "néo-conservateur à la française" ?

Au Mali ou en RDC, comme auparavant en Côte d’Ivoire, nous avions toutes les bénédictions internationales nécessaires et nous n’avons pas manqué de chercher à inscrire nos interventions – avec succès ou non, c’est une autre question - dans une stratégie politique de sortie de crise.

Ajoutons que la France a une tradition interventionniste et qu’elle n’a pas attendu les néo-cons américains pour établir cette tradition. Les experts comptabilisent par exemple plus de trente opérations extérieures sous les deux mandats de François Mitterrand. Sous Chirac, la gestion des crises en ex-Yougoslavie a vu le déploiement de moyens militaires français, y compris sous le drapeau de l’Otan et sans mandat des Nations-Unies (s’agissant du Kossovo, en période de cohabitation).

N’y a-t-il pas eu cependant sous Sarkozy et Hollande une tendance à "appuyer sur le bouton" (de l’action militaire) comme le dit Dominique de Villepin, au lieu de développer une stratégie politique d’ensemble ? C’est vraisemblable en effet, mais il faut reconnaître que ce reproche s’applique surtout à la réponse de nos alliés et de nous-mêmes à la menace de Daech : bombarder et envoyer des forces spéciales paraissait indispensable mais il aurait fallu accompagner cette action militaire d’une grande politique en direction des Arabes sunnites de la région, pour traiter l’une des causes profondes de l’émergence du terrorisme islamiste. Cela supposait de ne pas s’appuyer trop fortement sur les Kurdes et de ne pas laisser les Russes et les Iraniens protéger, en achevant de détruire le pays au passage, le régime de M. Assad. Or paradoxalement, cela ne semble pas, au vu de ses déclarations publiques, la leçon que paraît retenir le président Macron de la tragédie syrienne.

On ne peut donc qu’être dubitatif sur la validité de l’opposition "néo-cons à la française" contre "anti-néo-cons" comme clef de lecture de notre politique passée et présente. Est-on en terrain plus sûr en recourant à l’étiquette de "Gaullo-Mitterrandisme", plus ou moins opposée bien sûr au qualificatif beaucoup moins flatteur de "sarko-hollandisme" ? A un certain degré de généralités, peu de personnes en France contestent l’héritage gaullo-mitterrandien : sans renier ses alliances, la France doit avoir sa voix propre dans le concert des nations.

Y a-t-il eu sur cette trame très générale une inflexion voire une rupture sous Sarkozy et Hollande ? Un premier critère pour soutenir cette hypothèse serait le retour dans le giron atlantiste, reproche que l’on faisait déjà à vrai dire à François Mitterrand en son temps. Pour les uns, cette déviation serait due à la tentation du retour à "la famille occidentale" (laissons de côté cet aspect des choses, qui ne tourmente qu’un nombre réduit de nos compatriotes et aucun étranger), pour les autres et parfois les mêmes elle résulterait d’un besoin quasi-pathologique d’alignement sur les Etats-Unis. En pratique, derrière ces grands mots, on trouve une réalité : oui, sous Nicolas Sarkozy, après un essai infructueux sous Chirac, la France a rejoint le commandement militaire de l’Otan et cette position a été, sur la base d’un rapport d’Hubert Védrine, ratifiée par François Hollande. L’auteur de ces lignes est de ceux qui continuent de penser que ce n’était pas une décision politiquement opportune, au moment où le "monde global" entamait sa "désoccidentalisation". Mais il faut reconnaître que notre nouveau statut n’a guère modifié notre relation à l’Alliance et certainement pas entamé notre souveraineté en quoi que ce soit. Parler de rupture, à propos d’un ajustement technique, n’a tout simplement pas de sens.

Quant à l’alignement sur les Américains, il n’était pas évident quand Nicolas Sarkozy prenait l’initiative au nom de l’Europe sur la Géorgie, devait forcer la main d’Obama sur l’intervention en Libye, voire sur la création du G20 ou que François Hollande passait son temps à critiquer le même Obama sur sa politique en Syrie ou encore se substituait, au côté de la Chancelière Merkel, au leadership défaillant américain dans le dialogue avec la Russie sur l’Ukraine ("format de Normandie"). On peut ne pas assumer tout l’héritage sarko-hollandais tout en reconnaissant que là aussi c’est surtout la continuité qui l’a emporté : la relation franco-américaine, comme il est sain que ce soit le cas, fluctue en fonction des circonstances. Lorsqu’il se rangeait du côté de Washington lors des crises de Berlin et de Cuba, le général de Gaulle se rendait-il coupable de "Sarko-Hollandisme" par anticipation ? Inversement, lorsque sur le changement climatique, l’Amérique d’Obama se révélait être du bon côté, fallait-il que nous changions de position pour éviter toute collusion avec les Etats-Unis ?

Mais, et c’est peut-être un second critère, le "Gaullo-Mitterrandisme" ou d’ailleurs le gaullisme tout court, se caractériserait selon une certaine vulgate par une sorte d’équidistance, fût-elle inavouée, entre les Etats-Unis et la Russie. La critique "anti-néo-cons" de la politique de Sarkozy et de Hollande, lorsqu’elle se trouve à court d’argument sur l’alignement supposé de la France à l’égard de Washington, regrette la trop grande distance que nous aurions laissé s’installer entre la Russie et nous-même. Ce diagnostic est posé sur fond d’une analyse de la dérive russe expliquée par l’humiliation que les Occidentaux auraient infligée aux Russes après l’effondrement de l’Union Soviétique et, dans le cas d’Hubert Védrine, dont les analyses toujours très fines pèsent d’un poids particulier dans le débat français, sur fond de la dénonciation du "droit-de-l’hommisme" de nos dirigeants.

Là encore, il convient de mettre les choses en perspective. Nul ne conteste qu’il est impératif de garder le contact avec la Russie, avec le Président Poutine en particulier. On accuse parfois les prédécesseurs de M. Macron d’avoir privilégié les postures morales au détriment du réalisme. La réalité, c’est aussi qu’au tournant des années 2011-2012, le chef du Kremlin a fait le choix délibéré d’une attitude de confrontation à l’égard de l’Occident, ce qui rendait a priori plus difficile toute coopération avec Moscou. M. Poutine s’est aussi détourné de tout agenda de réforme économique, amenuisant ainsi la seule véritable carte des Européens vis-à-vis de Moscou qui est la coopération économique. Par ailleurs, dès lors que la Russie annexait la Crimée, quoi que l’on pense des circonstances dans lesquelles le président russe a été amené à prendre cette décision, elle procédait à un changement de frontières par la force en Europe sans équivalent depuis justement la crise de Berlin. On a déjà mentionné comment le général de Gaulle avait réagi en cette circonstance. Sans parler de la réaction de François Mitterrand au moment des euromissiles. Sur la Syrie, c’est un fait que la Russie a choisi une ligne d’action – le soutien à Assad et non le combat contre les djihadistes – qui ne servait pas nos intérêts. Il faut espérer bien entendu que cette situation évolue mais, jusqu’ici, ce que la Russie attendait de nous, c’était que nous nous rallions simplement à sa lecture des choses.

Enfin, un troisième critère est évoqué par ceux qui veulent démontrer une rupture depuis dix ans par rapport à ce que serait le canon gaullo-mitterandien. C’est notre politique au Proche-Orient, qui aurait été trop fermée à l’égard de l’Iran et trop complaisante à l’égard de l’Arabie saoudite. C’est peut-être sur ce point que l’on touche de plus près l’erreur de perspective. Rappelons qu’à l’époque du général de Gaulle la France n’était pas membre du Traité de Non-Prolifération des armes nucléaires et refusait d’entendre parler de la limitation des essais nucléaires. Nous avions nos raisons mais, une fois notre statut de puissance nucléaire établi, nous avons jugé avec M. Giscard d’Estaing que notre intérêt était de rejoindre le TNP – et de cadenasser la porte autant que possible derrière nous sur le club des "puissances dotées". C’est la même logique qui, sous trois présidents successifs – Chirac, Sarkozy et Hollande – nous a fait nous opposer aux ambitions nucléaires de l’Iran. Ce contentieux réglé, nous sommes en meilleure position que la plupart des pays pour renouer une relation fructueuse avec Téhéran. Etablir une corrélation entre l’attitude qui a été la nôtre sur l’Iran et un quelconque penchant pour l’Arabie saoudite (ou Israël, ou les Etats-Unis, ou les "sunnites" en général), c’est perdre de vue que nous avons dans cette affaire défendu ce que nous percevions comme un intérêt national vital. Il n’y a pas eu de "moment sunnite de la France" mais un "moment français des puissances sunnites" lorsque celles-ci ont eu le sentiment d’être abandonnées par l’Amérique d’Obama. Il y a eu chez nos dirigeants, c’est vrai, des phases d’engouement pour Israël – et il y en aura d’autres –, mais les réalités nous ont à chaque fois ramené à cette "position d’équilibre" entre Israël et la Palestine qui constitue en effet un marqueur de la politique gaulliste et une nécessité de politique intérieure, même si l’évolution des données sur le terrain nous oblige périodiquement à réviser le contenu que nous donnons à cette "position d’équilibre".

Il est amplement temps de conclure – en laissant bien sûr au lecteur le soin de se former sa propre opinion. Peut-être cependant est-il convenable que l’auteur mette ses propres cartes sur la table.

Y a-t-il lieu de craindre un logiciel néo-conservateur à la française tapi au sein de l’Etat profond ? Nous ne le croyons tout simplement pas. Il appartient par contre au pouvoir politique d’arbitrer au cas par cas entre le recours à la force – toujours aléatoire- et les moyens diplomatiques, ou plutôt de décider du dosage entre les deux pour les situations de crise ou de conflit.

La tradition qui remonte à Charles de Gaulle, François Mitterrand et Jacques Chirac peut-elle servir d’inspiration au nouveau président de la République ? Assurément, du moins en dehors de la politique européenne, qui relève évidemment d’une autre thaumaturgie. Il est heureux qu’Emmanuel Macron, du Louvre à Bruxelles, de Versailles à la Tour Eiffel, manifeste d’aussi évidentes dispositions à mener le jeu de bascule entre les grands de ce monde qui a été la marque de fabrique de la politique étrangère de la Vème République. Mais cela sous trois réserves :

  • Il faut sans doute veiller à ne pas confondre le Gaullo-Mitterrandisme avec un certain air du temps qui, au nom du réalisme, attribue l’essentiel des troubles du Proche-Orient aux interventions occidentales, minimise l’aspiration des peuples de la région à vivre autrement que sous la tyrannie et n’aperçoit de salut que dans le dialogue avec la Russie. Avouons-le, certains propos du président Macron sur la Syrie – et surtout certains de ses silences (sur les crimes d’Assad, la responsabilité des Russes et des Iraniens, la nécessité d’une transition à Damas) – nous inquiètent ;
  • Il faut aussi se garder de voir dans le Gaullo-Mitterrandisme une sorte de "boîte à outil" qui fournirait des pistes d’action opérationnelles prêtes à l’emploi. En réalité, le monde a changé à 180 degrés depuis la fin du second mandat du président Mitterrand. La résurgence d’une attitude offensive de la part de la Russie, l’expansion puis le retrait, également excessif, de l’Amérique sur la scène internationale, l’implosion du Proche-Orient dont on ne voit pas la fin, et maintenant la remise en cause tous azimuts de l’ordre libéral international sont des phénomènes apparus pour l’essentiel depuis la fin du mandat de Jacques Chirac. Il serait donc illusoire de chercher dans des politiques ou des attitudes nécessairement datées des réponses aux défis du monde d’aujourd’hui. Pour prendre un exemple emblématique, la recherche systématique d’une équidistance entre Washington et Moscou aurait-elle encore un sens dans le contexte actuel ? Ne s’agit-il pas plutôt, en coopération avec les Européens et d’abord les Allemands, de trouver des stratégies de résistance, d’influence et de coopération vis-à-vis de l’une et l’autre de ces capitales ? Une stratégie équivalente à l’égard de la Chine et d’autres émergents n’a-t-elle pas une importance du même ordre ?
  • enfin, la tradition française en matière de politique internationale est associée à ce qu’il faut bien appeler d’une manière assez vague la "défense des valeur". On comprend la réticence d’Hubert Védrine devant la facilité des déclarations de principe à répétition, masquant mal une réelle impuissance. On peut imaginer que M. Macron souhaite sur ce plan se démarquer de son prédécesseur et se prémunir contre l’usure des mots. D’où là encore, peut-être, une certaine retenue sur la Syrie.

Disons le cependant : la défense des valeurs ne peut se substituer à une politique de puissance, mais, compte tenu de l’image particulière de la France dans le monde, ce n’est pas en renonçant à notre vocation en ce domaine que nous retrouverons une capacité d’influence.

Du même auteur :

Deux Iraniens à Paris

Lettre de Rabat - Où en est l'Union africaine ?