On dit souvent que la France est en retard en matière d’investissement numérique pour l’éducation par rapport à des pays comme le Royaume-Uni ou les Pays-Bas. Qu’en est-il vraiment ?

Les chiffres bruts donnent raison à ce constat : la part d’investissement dans le numérique (acquisition de ressources, de services, et d’équipement individuels et collectifs) est toujours faible comparativement à l’acquisition de ressources papier (les manuels scolaires) et aux équipements pédagogiques classiques en classe.

Toutefois, et c’est presque grâce à ce relatif retard français, que nous avons pu nous appuyer sur les expériences étrangères et sur les évaluations conduites. En étudiant notamment le rapport PISA consacré au numérique en 2015 (compétences numériques et utilisation du numérique en classe), nous sommes sortis renforcés dans le constat qu’un plan d’équipement massif seul était totalement insuffisant. C’est pourquoi le Plan numérique pour l’éducation qui a été lancé en mai 2015 repose sur plusieurs piliers : la formation des enseignants, la mise à disposition de contenus et services numériques innovants, et enfin des équipements pour les enseignants et les élèves. Avec le Commissariat Général à l’Investissement (CGI), des financements conséquents ont été engagés sur la production des banques de ressources numériques, la présentation et l’accès à un corpus de plus de 5.000 ressources numériques publiques et privées (le portail Myriaé), des actions innovantes de recherche et d’expérimentation (les 22 projets E-FRAN, le partenariat pour l’innovation en intelligence artificielle lancé en juillet dernier, PIX, l’outil d’évaluation des compétences numériques), et le cofinancement de 50% du coût d’acquisition des équipements numériques. Le Ministère prend en charge l’intégralité du coût de la formation des enseignants, avec la création d’un parcours de trois jours de formation pour les enseignants au numérique, et le renforcement des parcours de formation en ligne sur la plateforme ministérielle M@gistere (360 000 enseignants y ont déjà suivi un module).

Le besoin d’investissement reste évidemment important dans les infrastructures numériques, qui sont du ressort des collectivités, tant l’accès à un débit de qualité est une condition indispensable dans la réussite des projets numériques éducatifs. C’est aussi pour cela que nous avons renforcé les aides financières à l’infrastructure pour les collèges et les écoles des départements ruraux.
 
Vous avez suivi sous le gouvernement précédent le développement du numérique au sein du ministère. Quels ont été les principaux progrès enregistrés ? Les principales résistances et limites à cette action ?

Constatons que l’introduction du numérique dans les programmes scolaires (culture numérique, codage, algorithmique) est aujourd’hui une réalité. L’école prépare de futurs citoyens à vivre dans une société qui est déjà numérique.

Le principal progrès lié au plan numérique est d’abord sur la méthode retenue : ce sont des projets territoriaux et pédagogiques qui déterminent le besoin d’investissement numérique. À la base des projets numériques, nous trouvons donc des enseignants et des collectivités territoriales qui s’engagent sur un développement du numérique. Avec les outils de financement du plan numérique pour l’éducation, ce sont aujourd’hui la totalité des départements qui sont engagés et pour la prochaine rentrée de septembre 2017, près d’un collège sur deux qui vont être équipés. Ce seuil représente un point de bascule très important. Comme nous avons fait porter l’attention également sur les écoles primaires en lien avec les collèges, nous créons un continuum qui permet d’asseoir la réalité du cycle 3 (CM1, CM2, 6ème).

L’autre point clé de la méthode retenue a été de mener de front et en parallèle les chantiers d’innovation, de création de ressources, de création d’un cadre de confiance numérique, de renforcement de l’effort de formation professionnelle et enfin d’acquisition d’équipements. Une seule dimension viendrait à manquer que l’introduction du numérique dans notre système éducatif ne serait plus cohérent. Cette cohérence a été voulue et portée politiquement par la Ministre Najat Vallaud-Belkacem auprès de toute la communauté du numérique éducatif.

Bien sûr, dans le long processus de déploiement de cette stratégie numérique il faut analyser les difficultés rencontrées : celles qui remontent des chefs d’établissement et des enseignants ont trait à la qualité du débit internet et aux besoins importants de formation (au numérique dans les nouveaux programmes scolaires, à la pédagogie avec le numérique, aux outils numériques en classe).

Les efforts doivent également porter la communication et la promotion de l’offre existante pour les enseignants car elle est riche et de grande qualité grâce aux éditeurs numériques : c’est la multiplication des usages qui doit être la priorité en donnant aux enseignants tous les moyens de préparer, de créer leurs séquences pédagogiques, puis d’individualiser et évaluer ces activités.

Enfin l’expérience utilisateur (enseignants, élèves) doit s’améliorer et rester au centre des préoccupations de ceux qui mettent en œuvre le numérique (collectivités, éditeurs, ministère de l’Éducation nationale) : d’abord grâce à un équipement individuel qui prolonge l’expérience au domicile et ensuite avec une utilisation toujours plus fluide et sécurisée depuis l’espace numérique de travail jusqu’aux ressources numériques tierces.

On le sait pour des pans entiers de notre économie, le numérique transforme parfois brutalement et radicalement les écosystèmes où il pénètre. Peut-on imaginer demain une disruption de l’Éducation nationale ? Se prépare-t-elle suffisamment à accompagner ses 800.000 enseignants face à de telles évolutions ?

Je me méfie du mot "disruption", surtout dans l’Éducation nationale, où la réforme et l’innovation sont en réalité des processus continus et où les "grands soirs" n’ont jamais produit de grands résultats. La disruption est à l’échelle de la société : en effet, des pans entiers de l’économie sont bouleversés voire laminés. C’est pourquoi l’école doit non seulement transmettre des savoirs fondamentaux mais aussi des compétences clés reconnues comme essentielles pour tous les métiers et les parcours professionnels. Collaborer et apprendre à s’auto-former sont pour moi parmi ces compétences clés et le numérique pour cela est un formidable levier.

Si je relie ces compétences à la pratique professionnelle des enseignants, alors oui, leur accompagnement et leur formation sont des enjeux cruciaux.

Il n’est qu’à constater l’explosion des canaux de production et de diffusion du savoir à l’heure d’internet. Il est important de rappeler que l’enseignant restera toujours là pour transformer une information et une connaissance en savoir. Pour autant, les évolutions actuelles sont si rapides qu’un effort sans précédent en formation initiale et en formation continue doit être engagé. Très récemment, François Taddei, Catherine Becchetti-Bizot et Guillaume Houzel ont conduit une très utile mission "vers une société apprenante" dont les pistes doivent être mises en œuvre.

Plus spécifiquement, la question de la formation des enseignants au numérique pose trois défis d’ordre financier, organisationnel, et RH.

Financier tout d’abord parce que l’effort consacré à la formation continue est notoirement insuffisant. Organisationnel ensuite, parce que les parcours de formation reposent sur des acteurs aux responsabilités distinctes (sur la conception et sur la délivrance de ces formations). RH enfin parce que la valorisation des pratiques d’autoformation n’est pas suffisamment prise en compte dans l’évolution de carrière et la reconnaissance des parcours professionnels. À l’heure des MOOCS et de l’accès à des contenus de formation produits par des tiers, le ministère, ses opérateurs et ceux relevant dorénavant de l’enseignement supérieur (universités, ESPE, ESENESR, CANOPE ou FUN-Mooc), et bien évidemment les acteurs privés, doivent plus et mieux collaborer.