L’OCDE a créé l’enquête PISA il y a bientôt 20 ans. Quels sont les changements intervenus durant cette période ? Quels sont les pays qui ont le plus progressé ? Quels sont ceux dont la situation s’est détériorée ?

L’enquête PISA est aujourd’hui reconnue dans l’ensemble des pays du monde, ce qui n’était pas le cas lors de son lancement il y a 20 ans. L’OCDE a mené de front de nombreux combats pour faire valider et accepter les méthodologies de cette enquête et pour montrer aux différents pays tout son intérêt. C’est le grand succès de PISA : les cloisons ont sauté. Longtemps, les débats sur l’éducation se sont cantonnés au niveau national, de nos jours, les débats sont internationaux et de plus en plus nombreux. C’est en se comparant aux autres que nous parvenons à nous remettre en cause de façon constructive.

L’amélioration d’un système éducatif ne se mesure pas uniquement à la performance académique, mais également à l’équité sociale. Un système performant a en effet besoin d’être égalitaire. Les résultats de l’enquête PISA 2015 montrent ainsi qu’un nombre croissant de pays parviennent à associer qualité et équité sociale. Globalement, la progression est positive et l’enquête témoigne d’une diversité géographique de plus en plus forte. En général, les pays d’Asie réussissent bien mais la réussite n’est pas limitée à ce seul continent. De nombreux pays occidentaux ont également des systèmes éducatifs performants et équitables – c’est le cas par exemple du Royaume-Uni, du Portugal, du Canada ou encore de l’Australie.

En Europe, l’OCDE a été assez critique envers la Suède, pourtant bon élève. Si ce pays, lors de la première enquête en 2000, témoignait de bonnes performances et d’une équité exemplaire, force est de constater que, sur ces deux facteurs, sa situation s’est récemment dégradée. Nous pensons que cette situation est liée en partie à la mise en place d’une politique de flexibilité de la carte scolaire, qui a permis aux parents de choisir l’établissement de leurs enfants. En conséquence, les enfants issus de milieux favorisés se sont retrouvés scolarisés dans les mêmes établissements. Cela a rendu le système plus inégalitaire qu’il ne l’était et la Suède a fait marche arrière. Par ailleurs, il s’avère que les autres pays ayant voulu mettre en place davantage de flexibilité de la carte scolaire ont vu à leur tour augmenter les inégalités, que ce soit au Royaume-Uni ou bien encore en Nouvelle-Zélande. C’est face à ce constat qu’il me paraît important pour la France de ne pas poursuivre une telle trajectoire. 

La situation en France est préoccupante : ses résultats sont moyens, son système scolaire  très inégalitaire, les élèves comme les enseignants manquent de confiance dans ce système... Que peut-on faire pour améliorer cette situation ? La précédente majorité (2012-2017) a-t-elle selon vous bien agi ? Les premières mesures prises par la nouvelle majorité sont-elles encourageantes ?

Je partage votre constat et il est intéressant de voir que ce diagnostic est partout admis, représentant à mon sens une forme de progrès. Les premières réactions aux études PISA ont été très critiques, le diagnostic qu’il révélait n’étant, à l’époque, ni reconnu ni accepté par l’opinion publique française. C’est un premier bon point que ce soit désormais le cas, la prise de conscience des faiblesses augmentant les chances de pouvoir les corriger ultérieurement.

Il faut cependant sortir de ce défaitisme ; on entend beaucoup en France l’idée selon laquelle il y aurait des inégalités face auxquelles rien ne pourrait jamais être fait. C’est faux ! Ce pessimisme ambiant est d’autant plus regrettable que les études internationales montrent qu’un pays comme le Royaume-Uni, dont la population est très diverse et parfois très clivée socialement, a réussi à devenir en près de dix ans, grâce à des réformes ciblées, plus égalitaire.

Plusieurs leviers ont très bien fonctionné dans un certain nombre de pays, comme la formation des enseignants. La qualité d’un système éducatif est largement dépendante de la qualité de ses enseignants. De fait, de nombreux systèmes scolaires souffrent d’enseignants insuffisamment formés. La formation initiale est donc cruciale. Or il s’avère que de tous les pays de l’OCDE, les enseignants français sont les moins bien préparés. Cette donnée nous vient de l’étude TALIS sur le collège selon laquelle 4 enseignants sur 10 en France sont insuffisamment formés sur le volet pédagogique de leur métier. Cette même étude met en avant l’insuffisant accès des enseignants à une formation professionnelle ciblée sur leurs besoins (au premier rang desquels l’utilisation du numérique et le travail personnalisé avec les élèves). Il est donc nécessaire d’investir pour permettre aux enseignants les mieux préparés de travailler avec les élèves les plus en difficulté. Cette proposition part d’un constat international : les pays les moins inégalitaires sont ceux ayant investi massivement dans les établissements les plus défavorisés.

Depuis 2012, sur le papier, les réformes menées en France pour améliorer la performance des élèves vont dans la bonne direction : investir dans le primaire, dans les établissements défavorisés ou bien encore essayer de revoir la formation des maîtres. L’OCDE reste néanmoins critique sur la mise en œuvre de ces réformes. On a souvent tendance à penser qu’une fois le texte de loi voté, le plus dur est fait. Or, c’est au contraire là que tout commence ! Nous estimons qu’il y a de fortes lacunes en France sur la mise en œuvre ainsi que sur l’évaluation des réformes. Une piste fondamentale d'amélioration pour la France serait de favoriser l’expérimentation, d’utiliser pour cela la recherche, puis de généraliser ce qui fonctionne bien.

S’agissant des premières mesures de la nouvelle majorité, elles vont dans le bon sens, notamment dans la volonté d’une plus grande autonomie des établissements, d’un investissement accru dans les premières années de l’enseignement primaire ou bien encore dans les primes prévues pour les enseignants dans les établissements en REP+ (les réseaux d'éducation prioritaire plus). En revanche, je regrette  que nous nous retrouvions une fois de plus face au débat sur les rythmes scolaires. La question qui compte est celle de la qualité de l’éducation, de l’association entre de bonnes pratiques liées à des rythmes scolaires pertinents. Comment les enseignants vont-ils travailler avec les élèves de façon plus efficace ? Comment développer davantage le soutien personnalisé ? Utilise-t-on les outils numériques pendant la cinquième matinée ?

Si l’on veut laisser la liberté aux communes de choisir entre quatre ou cinq jours, il serait bon de fixer un cadre sur les critères de décision. Un risque doit être rappelé cependant : celui d’une prévalence de critères purement budgétaires sur ceux relatifs au bien-être des enfants. En général, l’OCDE est assez critique sur les réformes en France, trop souvent focalisées autour de la quantité - les moyens- et pas assez sur la qualité de son système.

Pour l’avenir, quels sont les grands défis que les Européens pourraient mettre en commun pour améliorer leurs systèmes éducatifs ? Les systèmes sud-coréens et finlandais sont souvent pris comme exemples. Y a-t-il d’autres laboratoires ou modèles qui devraient retenir l’attention des pouvoirs publics ?

Les Européens sont confrontés à deux grands défis.

Tout d’abord, il faut investir davantage dans les premiers niveaux d’éducation : préprimaire et primaire. C’est là que les inégalités débutent, que tout se joue et se cristallise pour la suite.

Ensuite, certains pays européens peinent à offrir un enseignement de qualité. Le métier d’enseignant y demeure trop peu attractif. A contrario, en Finlande, être enseignant est particulièrement valorisé par la société. Autres exemples,  en Allemagne ou en Suisse, on a compris l’importance de mieux rémunérer les enseignants, tandis que ce métier manque toujours d’attractivité dans les pays du Sud, où les salaires restent assez faibles.

Depuis 2000, le débat s’est en effet focalisé sur la Corée du Sud et la Finlande, mais bien d’autres pays présentent des modèles intéressants. L’Australie, le Québec, le Portugal, le Royaume-Uni ou encore l’Estonie, constituent autant d’exemples de systèmes éducatifs très différents, mais qui parviennent pourtant à être très performants et très équitables. Une des grandes leçons de l’enquête PISA est qu’il n’y a pas un modèle unique de réussite. Le seul point commun de tous ces pays est leur faculté à investir dans la formation initiale et continue des enseignants et dans une rémunération attractive pour ceux qui iront exercer dans les établissements les plus défavorisés. Nous disposons d’un indicateur sur le salaire nous permettant de nous rendre compte qu’un enseignant en Corée du Sud ou en Allemagne gagne deux fois mieux sa vie qu’un enseignant en France, que ce soit en début ou en milieu de carrière. Par ailleurs, les étudiants les mieux formés sont également les plus motivés pour devenir enseignants dans ces deux pays. En France, le niveau en mathématiques des élèves s’érode d’une enquête à l’autre, car les diplômés scientifiques se dirigent vers d’autres secteurs sur le marché du travail, estimés plus porteurs et proposant des salaires bien plus attractifs.

Le déficit de professeurs de mathématiques est de ce fait très fort en France, ce qu’illustrent les études TIMSS (Trends in International Mathematics and Science Study, qui ne sont pas des études menées par l’OCDE) sur le primaire, selon lesquelles la France arrive dernière du classement des pays. Les enseignants français sont, en outre, les moins bien préparés pour enseigner les mathématiques à des élèves en difficulté, ce qui n'est pas surprenant car la plupart d'entre eux ont un profil littéraire et souvent leurs propres complexes vis-à-vis des mathématiques.