"Ne croyez pas ce que disent les politiques : la guerre en Afghanistan, tout comme celle du Vietnam hier, n'est pas gagnable." Nous sommes au printemps 2009, j'enseigne alors à l'université d'Harvard. Mon interlocuteur est un jeune lieutenant-colonel américain qui revient de Kaboul et qui me fait part de ses convictions profondes. "Il n'y a pas d'équilibre des volontés politiques entre eux et nous. Ils sont là pour toujours, et ils savent que nous ne faisons que passer."

Ses propos me reviennent en mémoire après les récentes déclarations de Donald Trump sur l'Afghanistan. Ainsi, contrairement à ses promesses de campagne, le président américain a choisi, cédant à la pression de ses généraux, de maintenir et même, d'augmenter à la marge, la présence militaire des États-Unis en Afghanistan. Cette décision est certes rationnelle, compte tenu de la situation sur le terrain : il ne s'agit plus de gagner la guerre, mais de ne pas la perdre de manière trop spectaculaire et rapide.

Mais avec le passage du temps, le parallélisme entre la guerre du Vietnam et la guerre en Afghanistan, la plus longue de l'histoire américaine récente - seize ans désormais -, s'impose avec toujours plus de force. Comment "gagner une guerre" lorsque les populations locales ne sont pas prêtes à mourir pour le camp que l'on soutient, et que l'on n'est pas prêt soi-même, pour des raisons de politique intérieure, à mobiliser toutes les forces nécessaires ?

Tous les Afghans sont loin de soutenir les Talibans, mais le régime en place leur apparaît trop corrompu pour justifier le sacrifice ultime de leurs vies pour son maintien. Rien ni personne ne modifiera cette donnée fondamentale qui explique l'échec de l'Amérique au Vietnam hier, en Afghanistan aujourd'hui.

Dans les bras de la Chine

Sur le dossier afghan, peut-être plus complexe encore géographiquement et historiquement que ne pouvait l'être la tragédie vietnamienne, Donald Trump s'inscrit, par nécessité, dans la continuité de Barack Obama. Hostile comme lui à l'intervention américaine en Afghanistan, il n'a d'autre choix désormais que d'y demeurer. Ainsi les Américains, après les Britanniques et les Russes, découvrent-ils, trop tard, les arcanes de "la question afghane", un pays qui est le champ indirect mais privilégié des rivalités entre l'Inde et le Pakistan, et des ambitions croisées, parfois complémentaires, parfois rivales, des Iraniens et des Russes.

Face à une telle complexité, qui s'aggrave avec le temps, la déconvenue des Américains est d'autant plus grande, que par un mélange d'arrogance et d'ignorance, ils se croyaient très supérieurs à ceux qui les avaient précédés dans leurs ambitions de conquêtes ou de simple contrôle.

Le choix fait par Washington de demeurer militairement en Afghanistan est une chose. La dénonciation de l'ambiguïté du Pakistan qui l'accompagne en est une autre, même si en leur temps, Barack Obama et sa secrétaire d'État Hillary Clinton, ne s'étaient pas privés de dénoncer, fort légitimement, le comportement de Karachi.

Ce qui est nouveau, c'est le style, emphatique et creux du président américain, qui risque, accompagné d'une ouverture marquée à l'Inde, de faire tomber le Pakistan dans les bras de la Chine.

En fait, au-delà de l'Afghanistan, c'est tout l'équilibre de la région asiatique qui est remis en cause par la personnalité même de Donald Trump. L'Asie serait-elle, plus encore que l'Europe, orpheline d'une Amérique rationnelle ?

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