Dans son long entretien au Point, le Président Macron l’a dit clairement : "Je n’oublie pas les circonstances dans lesquelles j’ai été élu. La brûlure de l’attente, de la colère, du populisme, je l’ai là" et, joignant le geste à la parole, il touche sa nuque précisent les journalistes qui l’interrogent. Et le président y revient : "Je vais devoir vivre pendant des mois avec l’impatience du peuple". Le constat est lucide. Mais le président commet une erreur. Ce n’est pas pendant des mois qu’il sentira "l’impatience du peuple", mais tout au long du quinquennat. Voire pendant le second, si jamais il y en a un. Car "l’impatience du peuple" est devenue désormais le quotidien de nos démocraties et conditionne l’exercice des responsabilités. Emmanuel Macron expérimente ce que d’autres ont déjà vécu, encore plus fortement dans son cas puisqu’il avait annoncé durant sa campagne et qui l’a répété dans ce même entretien : il entend promulguer une révolution. Ce qui ne peut qu’exacerber les antagonismes.

Que s’est-il donc passé dans nos démocraties ? Depuis la fin du XIXème siècle et tout au long d’une grande partie du XXème siècle, elles fonctionnaient selon des principes relativement simples. Des élections, progressivement organisées au suffrage universel, désignaient un Parlement qui prenait le temps d’examiner les questions à l’agenda politique, puis l’exécutif appliquait les lois. Tout ne se passait pas bien sûr si aisément et dans un climat irénique. Surtout en France. La presse écrite puis radiophonique mettait sous pression les gouvernements et les parlementaires. Des crises pouvaient survenir avec des grèves et des manifestations qui déstabilisaient le système politique. Ainsi, sous la Vème République, en mai 1968 dont on célébrera l’an prochain le 50ème anniversaire. Or les événements de ce mois-là furent justement conclus d’un point de vue strictement politique par les élections des 23 et 30 juin qui donnèrent une majorité absolue au général de Gaulle, qui obtint de la sorte un sursis d’un an avant de quitter le pouvoir.

Mais une formidable accélération de la temporalité politique s’est produite. Pour plusieurs raisons. La place croissante prise par les médias, presse, radio et surtout la télévision. Et maintenant, internet et les réseaux sociaux. Une démocratie immédiate s’est mise en place qui interpelle continûment les responsables politiques, exigeant d’eux des solutions instantanées à leurs problèmes. Encore plus dans une période marquée par le chômage, le creusement des inégalités, la généralisation de la précarité, les mutations rapides du travail, la globalisation, une européanisation mal comprise, l’afflux de masses de migrants et le terrorisme islamiste. Et dans un contexte où une partie de la population ne se sent plus en phase avec ses dirigeants et doute de tout, y compris des autorités scientifiques et médicales comme en atteste le débat sur "l'utilité" des vaccins. Le scepticisme est de mise par rapport à toute parole venue "d'en haut".

Les leaders et les mouvements populistes prospèrent sur ce terreau. Ils proposent un ensemble assez primitif de croyances simples et efficaces, qui forme système, apte à donner des réponses claires aux propres questions que ne cessent de poser ceux qui, justement, élaborent ce même système : Pourquoi cela ne fonctionne pas ? Qui est coupable de ces dysfonctionnements, de ces malheurs de toute nature et de cette détresse ? Quelles solutions peut-on immédiatement apporter ? Les réponses sont alors évidentes, fondées sur un raisonnement dichotomique : peuple ou caste, nous ou eux, pour ou contre, bien ou mal, oui ou non. Pour les populistes, il n’existe donc pas de questions compliquées, mais uniquement des solutions simples, faciles à mettre en œuvre. A cet égard, leur temporalité est bien celle de l’immédiateté et leur régime d’historicité celui du "présentisme". Ils achèvent d’anéantir l’art de la politique et du gouvernement classiquement fondé sur les temps de l’observation, de la réflexion, de la médiation, de la délibération, enfin de l’action. Contre la politique officielle, devenue souvent affaire de technique fondée sur la froide et rationnelle expertise, les populistes excitent les passions, ce qui se traduit dans leur langage, alors que la démocratie libérale et représentative cherche à les assécher afin de faire triompher la raison. Ils amplifient donc le processus de simplification à outrance qui caractérise notre vie publique. Les populistes n’arrivent pas, pour le moment du moins, à conquérir l’Elysée. Mais ils emportent des scrutins majoritaires à deux tours aux municipales et aux législatives et ont réussi à impacter toute la vie politique. Ils amplifient donc le processus de simplification à outrance qui caractérise notre vie publique. C’est encore plus vrai dans la Vème République, où l’élection présidentielle renforce considérablement la personnalisation et la médiatisation de la politique.

Le Président Macron et son gouvernement n’ont donc pas simplement à faire à l’opposition déterminée de la France insoumise et du Front National, et celle que ne manqueront pas de livrer Les Républicains et le PS : cela fait partie du jeu politique habituel. Ils se confrontent à un opinion publique chauffée à blanc par les opposants les plus virulents, surtout Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, mais également et peut-être finalement de manière encore plus sensible, par tout ce qui existe sur la toile. Une opinion qui attend des résultats immédiats et qui peut basculer très vite dans le Macron-bashing. La réponse doit donc être à la mesure de ce défi. Communiquer, expliquer, argumenter en continuation. Ce qui suppose que soit bien définie la répartition des rôles entre le Président, le gouvernement, les parlementaires et LRM et que chacun prenne ses responsabilités.

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